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Chroniques

Sommaire de la Rubrique

  • Découverte d’un nouveau « portrait » d’Arthur Rimbaud. 25 avril 2010
  • Etat de droite, soir de colère…. 17 décembre 2008
  • L’homme est aimable. 11 mars 2008
  • Tout enfant de CM2…. 15 février 2008
  • Un livre au Président. 31 mai 2007
  • L’Illusion comique finit en tragédie. 24 avril 2007
  • Filières littéraires, une mort annoncée ? Le Monde des Livres. 19 avril 2007
  • Censure ?. 24 juin 2006
  • CPE. 27 mars 2006
  • A Mohamed, mort de froid devant Monoprix. 15 décembre 2005
  • Guerre en Irak. 10 avril 2003
  • Ben Laden, nuage, 2001. 26 septembre 2001


Découverte d’un nouveau « portrait » d’Arthur Rimbaud


Etat de droite, soir de colère…

17 décembre 2008.

En 1933, depuis près de trois ans, le Reichstag avalise sans broncher ; les décisions se prennent sans débats ni votes. Von Hindenburg gouverne un coude sur l’épaule des SPD, tétanisés, un coude sur celle des nazis, bons bougres. Hitler n’a plus qu’à sauter sur l’estrade, grand clown des atrocités, impayable dans son frac tout neuf.
Qui prétend encore que c’est arrivé du frais matin ?
Le sommeil a bon dos, où naissent les songes, et les cauchemars. Mais on ne se réveille pas dans le pire, stupeur, au saut du lit : le pire s’est installé, insidieux, dans le paysage, banalisé par l’apathie ou l’incrédulité des uns, la bénédiction des autres.
Des gendarmes brutaux, grossiers, débarquent impunément avec leurs chiens dans les classes d’un collège du Gers, pour une fouille musclée; le proviseur entérine, bonasse. Et le ministre de l’Education, qu’en dit-il ? Que dit-il de l’enlèvement d’enfants dans une école de Grenoble, d’eux et de leur famille expulsés en vingt-quatre heures, après combien d’autres ? Qui tient la comptabilité de ces exactions ordinaires ?
Un journaliste est interpellé chez lui, insulté, menotté, fouillé au corps, pour une suspicion de diffamation, qui reste encore à démontrer en justice… Qu’en dit la Garde des Sceaux ? Elle approuve (mutine bague Cartier au doigt, n’en déplaise au Figaro).
Nos enfants, nos journalistes, ce sont encore catégories sensibles à l’opinion.
Celle-ci s’émeut-elle ? Mollement. Elle somnole.
Mais les réfugiés de Sangatte, chassés comme bêtes, affamés dans les bois ; les miséreux du bois de Vincennes menacés de « ratissage », les gueux de nos trottoirs au vent d’hiver ? Les sans papiers raflés, entassés dans des lieux de non droit, décharges d’une société, qui détourne le regard ignoble de son indifférence ? Et la masse des anonymes, traités mêmement comme rebut par une administration servile ? Au secours, Hugo !
Il y a de jeunes marginaux qualifiés par la ministre de l’Intérieur d’ « ultra gauche » spectre opportun des bonnes vieilles terreurs jusqu’ici, pure pétition communicationnelle… Sa police veille, arme à la hanche, elle arpente, virile, les couloirs du métro, des gares. Sommes-nous en Etat de siège ? A quand l’armée en ville ?
Il y a le malade mental incriminé à vie par anticipation ; l’étranger criminalisé de l’être ; le jeune de banlieue stigmatisé pour dissidence du salut au drapeau : danger public; le prisonnier encagé dans des taudis surpeuplés – à 12 ans, bientôt ; le sans travail accusé d’être un profiteur, le pauvre d’être pauvre et de coûter cher aux riches ; le militant associatif qui le défend condamné, lourdement, pour entrave à la voie publique. Il y a le fonctionnaire taxé de fainéantise (vieille antienne) ; l’élu réduit au godillot ; le juge sous menace de rétorsion ; le parlementariste assimilé au petit pois ; la télé publique bradée aux bons amis du Président, qui fixent le tarif ; son PDG berlusconisé et des pubs d’Etat pour nous informer – à quand un ministre de la Propagande ? On en a bien un de l’Identité nationale. Et le bon ami de Corse, l’escroc notoire, amuseurs sinistres, protégés par décret du prince…
Criminalisation systématique de qui s’insurge, dénis de justice, inhumanité érigés en principe de gouvernement. Presse paillasson, muselée par ses patrons, industriels des armes. Intimidations, contrôles au faciès, humiliations, brutalités, violences et leurs dérapages quelques précipités du balcon, quelques morts de tabassage accidentel -, sitôt providentiellement dilués dans le brouhaha des crises bancaires, de l’affairisme et du sensationnel saignant, bienvenu au JT : touristes égarés, intempéries, embouteillages du soir… Carla et Tapie en vedettes.
Ces faits sont-ils vraiment divers, ou bien signent-ils un état de fait ? En réalité, un état de droite. Extrême. Dire que Le Pen nous faisait peur…
Cela rampe, s’insinue et s’impose, cela s’installe : ma foi, jour après jour, cela devient tout naturel. Normal : c’est, d’ores et déjà, le lot quotidien d’une France défigurée, demain matin effarée de sa nudité, livrée aux menées d’une dictature qui ne dit pas son nom. Ah ! le gros mot ! N’exagérons pas, s’offusquent les mal réveillés. Tout va bien : M. Hortefeux est, paraît-il, bon bougre dans sa vie privée.
« Tout est possible », avait pourtant promis le candidat. Entendons-le bien. Entendons ce qu’il y a de totalitaire dans cette promesse cynique qui, d’avance, annonce le pire.
Sous son agitation pathologique, un instant comique – au secours, Chaplin ! , sous ses discours de tréteaux, ses déclarations à tous vents, contradictoires, paradoxales, sous son improvisation politique (oripeau du pragmatisme), sous sa face de tic et toc s’avance le mufle des suicideurs de république, des assassins de la morale publique. La tête grossit, elle fixe et sidère.
Continuerons-nous à dormir ? Ou à piquer la marionnette de banderilles de Noël ?

Anne-Marie Garat


L’homme est aimable

11 mars 2008.

L’homme est aimable, drôle, charmant, bon fils, bon père, ami fidèle, attentif aux malheurs de ses proches, et puis quoi encore ? Courtois, serviable, fin politique et bourreau de travail, un type sympa. De quoi cherche à nous convaincre ce portrait de Brice Hortefeux, préfet par faveur et à l’insu de son plein gré, suggère le journaliste zélé ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du co-développement, (Le Monde, 9-10 mars 2008) ?
Depuis un an bientôt à la tête de ce ministère inédit, emblématique de la politique sarkosiste et facteur de son succès électoral auprès des franges dures du lepénisme, Hortefeux affiche sur les écrans du soir sa mise correcte ; un peu rubicond parfois, sans doute sanguin, mais de langage châtié, gestes policés ; antithèse parfaite de son baroque patron. Fallait-il donc nous rassurer sur cet individu, lui conférer des qualités manquant au tableau, combler un déficit d’image publique ? En nous révélant sa face méconnue, à la balance équitable peser la part résiduelle de son humanité ordinaire ? En quoi est-ce une information ? C’est qu’il y a toujours eu des témoins pour attester combien certains personnages publics parmi les pires pouvaient être charmants dans l’intimité, prendre des enfants sur leurs genoux, caresser leurs chiens, aimer la confiture, Mozart et leurs collections d’orchidées, et même leur femme ; combien ils étaient d’exquise éducation et même vertueux de mœurs. Sans citer les ogres de l’Histoire, seulement leurs sbires : Eichmann, Darnand, Béria, Papon, Barbie étaient, sauf leurs exactions, de bien braves gens, c’est connu.
Depuis que sévit ce ministre, la chasse est ouverte à l’enfant de sans papiers jusque dans son école; certains se défenestrent, la presse n’en tient pas le nombre exact. Séquestrés dans nombre lieux écartés, en attente d’expulsion avec leurs mères, leurs parents. Seule Ingrid Betancourt recueille la miséricordieuse sympathie médiatique du président ; qui avait pourtant juré, main sur le cœur, mansuétude universelle aux femmes maltraitées, martyrisées… Quotas tenus pour critère d’évaluation d’excellence ministérielle, euphémique comptabilité concentrationnaire. Elle présidait à l’ouverture, par centaines, de camps en Allemagne, dès 1933. Le livre de Seger l’évoque, élu du Reichstag évadé d’Oranienbourg, mais, traduit en français dès mars 34, il n’a guère ému l’opinion*. Et les réfugiés d’aujourd’hui n’ont plus comme alors de « passeport Nansen » à espérer… Hortefeux préside aux arrestations, son ministère s’étend à l’ordre policier ; mais il est sensible, au dire du journaliste, et tourmenté de scrupules. Le Comité consultatif national d’éthique, ayant entravé l’opération ADN pour trier les immigrants, est menacé d’une reprise en main, conduite par Mme Mignon ; sûrement charmante elle aussi, à titre privé. La biologie pour sélectionner l’engeance, dès 33, on y pensait sérieusement. Le calibrage génétique ou policier, marotte du président. Ficher le déviant dès le berceau, criminaliser la jeunesse, le pauvre, le chômeur, le sans abri, l’étudiant, le gréviste, le malade : une entreprise d’Etat, dès 33. En 33, à chaque famille allemande, une TSF VE-301 ; effort industriel remarquable. Hier, chaque Français devant son écran, entend Fillon, sans que le journaliste bronche, qualifier d’appel à la guerre civile une pétition se réclamant du respect républicain : criminaliser l’opposition, dès 33, on y était. Le délinquant détenu à vie, sur seul postulat de sa dangerosité, déni de justice, idem. C’est que la peur de l’insécurité, levier de l’ex-ministre de l’Intérieur, est vieil outil tout neuf. Continuons-nous la liste des mesures insidieuses étendues à tous domaines de la société, qui ébranlent et démoralisent les fondements démocratiques ? On se réveille un matin, les Hortefeux, au demeurant attachants, ont mis bas leur masque et c’est trop tard.
Où que nous regardions, où que nous allions, nous ne voyons que méchanceté et bassesse et trahison et mensonge et hypocrisie et jamais rien que l’abjection absolue, peu importe ce que nous regardons, peu importe où nous allons, nous sommes confrontés à la méchanceté et au mensonge et à l’hypocrisie. Que voyons-nous d’autre que mensonge et méchanceté, qu’hypocrisie et trahison, qu’abjection la plus abjecte lorsque nous sortons ici dans la rue, lorsque nous nous hasardons à sortir dans la rue, a dit Reger. Nous sortons dans la rue et nous entrons dans l’abjection, a-t-il dit, dans l’abjection et dans l’impudence, dans l’hypocrisie et dans la méchanceté.Dixit Thomas Bernard** , qui en savait long sur l’ignominie.
Alors on peut bien nous faire le portrait lénifiant et nuancé de ce ministre sinistre, étudiant médiocre fasciné par son mentor, blessé de rivalités sentimentales avec l’ex dudit, nous y reconnaissons ce que toute société risque quand elle s’abandonne à fermer les yeux. A se boucher les oreilles et perdre la mémoire. Le scoop selon lequel Brice Hortefeux est un homme comme les autres n’est pas une information : il confirme la composante ordinaire du mal, telle que l’a définie Hannah Arendt.

 

* La sinistre geôle de l’enfer hitlérien, Oranienbourg, Gerhart Seger, Editions Jean Crès, Paris, 1934
** Maîtres anciens, Thomas Bernhard. Traduit de l’allemand par Gilberte Lambrichs
Gallimard, coll. Du Monde entier, 1998 ; Folio n° 2276, 1999. Reger est le héros du roman.


Tout enfant de CM2…

15 février 2008.

Tout enfant de CM2 adoptera un enfant juif sacrifié par la folie humaine. Pédagogues, psychologues, historiens, les experts s’alarment à juste titre de la dernière trouvaille présidentielle. C’est en tant qu’écrivain que cette initiative me choque : elle fait froid dans le dos. De l’Histoire, et de l’imaginaire.
Dans cette affaire, c’est toute la question de la réalité du Mal et de sa transmission à l’enfant qui est posée. Question politique et morale. Je ne crois aucun sujet inaccessible à l’enfant. Le tenir à l’écart du monde, lui éviter horreurs et souffrances relève d’un projet apparemment louable, pourtant une utopie sentimentale qui le condamne à l’infantilisation permanente, lui interdit accès à l’expérience sensible et à la connaissance tragique. Je pose que l’instrument qui élève l’enfant à la connaissance des réalités, toutes, est l’art. Le détour de l’art est la voie majeure par laquelle le monde se représente à nous, se présente une nouvelle fois sous les espèces de sa répétition sublime. Il offre la scène sur laquelle le monde dénonce sa réalité et, pour ce qui est de celle du Mal, y renverse en appropriation positive son pouvoir anéantissant. J’ai tenté de le montrer par la lecture du Petit Chaperon rouge, le plus abominable, le plus atroce des contes, et comme le prototype des récits du Mal. La fiction de l’horreur ne la domestique pas, ne l’exorcise ni ne la nie, mais la transcende en langage. Par les œuvres de la littérature, du cinéma ou du théâtre, l’enfant –l’homme – établit la distance de contemplation et d’appréhension qui lui donne espace et temps pour construire du sens, en délibérer et armer sa conscience.
Par le pouvoir magique du langage, sous les aspects de la feinte (même étymologie que fiction) le lecteur entre en une région où les personnages sont foule à configurer en lui des solidarités imaginaires, non assignées au réel mais rapportables à lui. Ulysse et Hamlet, Don Quichotte, Jean Valjean, Frankenstein, Cosette ou Lord Jim s’érigent en nous, fantômes substitués au réel et opérateurs de notre rapport au monde. Loin de nous en écarter, ils nous y ramènent et le réfléchissent. Tout enfant incline à la compagnie mentale d’un autre que lui, facteur fabuleux de son identité problématique, et de sa jeune humanité en devenir. Il s’y emploie, dès la toute enfance visité par les images et les contes, les récits de famille, et ceux de la littérature, dont la foule structure son imaginaire, sa pensée. C’est une des hautes fonctions de l’œuvre d’art que de produire ces êtres immatériels, d’en faire les instances invisibles de l’intelligence collective. Toute une vie ensuite, nous fréquentons ces singulières et universelles créatures qui, par l’artifice de l’art, doublent le monde de présences amies ou adverses, qui tourmentent et enchantent, proprement bouleversent le sujet en l’expatriant vers l’Autre, multiplient son aptitude à migrer vers des virtualités humaines et à s’adopter en elles. Y compris à leur horreur. Et cela inclut le récit de vie, ou l’autobiographie dont, par pacte avec le lecteur, l’écrivain s’institue le témoin et garant d’une expérience existentielle. Si Primo Levi, Antelme ou Anne Franck instruisent une connaissance, c’est que leur acte de langage les autorise, à tous les sens du terme. Leur récit porte voix, unique, individuée, il articule le sens et l’approprie.
Par quelle bouche d’ombre parlera l’enfant juif assassiné à la conscience de l’enfant de CM2 ?

Faire adopter un enfant mort par un autre enfant, lui en faire devoir, c’est le rendre comptable d’une charge immense, accablante ; d’autant que ce fantôme a son âge, qu’il est son semblable en petitesse et impouvoir ; imprégnation victimaire terrifiante et à quelle fin, sinon l’assujettir à sa perte, irréparable. Entreprise négative et destructrice, désespérante. Aucun personnage de fiction n’engage une telle colonisation de l’imaginaire, n’assigne à telles responsabilité et culpabilité. Qui ne rachètent ni n’exonèrent de rien, l’historien le sait. L’écrivain le sait. La fiction délivre, elle déploie ses virtualités ; avec elle, contre elle, s’invente une liberté. Greffer à une conscience enfantine cette figure de martyr que sa mort sanctifie, que l’ignominie des hommes sacralise pour mémoire, y annexer cet agneau sacrificiel par décret d’Etat et autorité d’école publique, cela relève du crime intellectuel et moral. Comment accueillir en soi la présence tutélaire d’un être qui existe en Histoire, et non en fiction, sans voix ni parole propre ? Dans cette région intime où s’ébauche la personne enfantine, ce dictat d’identification a quelque chose de totalitaire.
Tout est possible, promettait le candidat. Tout est impossible. Tout est d’un tel absolu qu’il enferme en soi son contraire et s’anéantit. Dans cette pensée totalisatrice, il ne reste aucune place pour enfoncer le coin de la spéculation théorique, du doute critique, ni celui de la pratique empirique. Tout absolutise le réel pour mieux le révoquer, convoque la totalité pour mieux l’absenter. Que la réalité soit partielle, contingente, accidentelle et lacunaire, qu’elle advienne en des formes interrogatives soumises sans cesse à l’exception et à la révision, cette formule terrible l’exclut, dans un déni redoutable.
Donnerons-nous quitus à Nicolas Sarkozy pour éduquer nos enfants ?


Un livre au Président

31 mai 2007.

Monsieur le Président,

J’ai choisi de vous adresser Louons maintenant les grands hommes.
Rien que le titre est exaltant : nous aimons qu’on nous raconte l’histoire des grands hommes !…
James Agee est mort dans un taxi à 45 ans, un 16 mai, le jour de la mort de son père. De ces coïncidences dont on se dit qu’elles ne résultent pas seulement du concours de la circonstance. Les romanciers n’osent pas mettre dans leurs fictions des choses de la réalité qui sont incroyables, invraisemblables, pourtant la vie dépasse en extravagance, cruauté et beauté tout ce que peut concevoir l’imagination humaine. C’est ce que pense Agee, après avoir passé six semaines en Alabama, chez des métayers misérables.
En 1936, le magazine Time-Life de New York l’envoie faire un reportage sur les effets de la Grande Dépression au fin fond du sud américain. Il part avec Walker Evans, un des plus grands photographes américains, encore mal connu à cette époque. Au début du livre, vous verrez quelques unes de ses photos. On peut se demander de ces masures, ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces champs de coton, cette table de cuisine, ces pitoyables objets sur un dessus de cheminée, cette paire de chaussures éculées, s’ils sont photographiables, s’ils intéressent le regard. S’ils ont quelque chose à nous apprendre. Comment constater, qu’est-ce qu’un document ? Voilà la question terrible : de quoi sommes-nous témoins, si notre vie n’est pas seulement de traverser en aveugles ce qui nous entoure ?
Là, je voudrais vous parler d’un autre livre, un roman français, de Victor Hugo : Les Misérables. Juste une incise sur la fiction, qui en prend à son aise avec la réalité, dit-on. Dans ce roman de génie, égout littéraire où se précipitent tous les genres, Hugo met à mal l’imposture du réalisme. Son roman dit où sombre toute humanité déshéritée d’elle-même, tenue au bas-fond infernal de la misère. Lisez les chapitres : La mine et les mineurs. Le bas-fond. Lisez la plaidoirie insensée de Champmathieu, l’homme sans parole pour se dire lui-même, infirme tragique qui bégaie son histoire, et déclenche le rire du tribunal.
Rêveur, Hugo ? Extra lucide d’actualité, notre contemporain, debout.
Agee a écrit son livre debout, face à l’invisible du réel. Il prend note . Il décrit. Une maison de métayers. Chaque corps d’homme, de femme, d’enfant ; leurs vêtements. Le pied nu, la corne des ongles. Une chambre, un à un les objets, la cheminée, le dessus de la cheminée, le calendrier, la lampe, le placard ; tout ce qu’il contient, vaisselle, ustensiles ; les outils. Le chapeau en paille de maïs, le petit miroir, les lits. L’odeur de rance, de moisi, de sueur, de vermine. La toile cirée, les fourchettes, les miettes de pain dans les fissures, les tasses dépareillées, les deux assiettes, chacune. Les chemises de travail, les chaussures, les mulets. Le fermage et le métayage, la poussière, la boue et l’herbe chétive, l’école, inaccessible ; les nègres voisins, la plaie purulente à l’épaule, la couture du bleude travail, ce bleu « modifié à l’unisson par la transpiration, le soleil, le blanchissage, les tensions constantes d’usage et d’âge… on pourrait dévisager un tel vêtement, et le toucher même, l’étudier, des yeux, des doigts, des lèvres subtiles, et à longueur de temps, et ne jamais l’apprendre tout à fait ; et je n’ai pas vu une combinaison parvenue à ce point d’usure, dont la texture et la couleur ne composent un monde à elles, de ravissement. »
Méfiez-vous du ravissement d’Agee. Il est fait de colère et de désespoir.
Lisez la litanie des inventaires, sa rage et sa détresse de recenser, et nommer, ce qui est de l’ordre de l’insondable, de l’impensable de l’indignité, de l’offense criminelle qu’il y a à porter regard sur l’homme assigné à cet état. Et il n’y a, n’ayez crainte, ni lyrisme ni pathétique, ni sentimentalisme dans ces pages. Que la conscience d’une profanation, de l’imposture du document comme de la fiction, de l’entreprise artistique devant un tel sujet. Et il atteint cependant l’oeuvre d’art, par l’effort d’une connaissance. Par la chirurgie délicate et cruelle d’un acte qu’il accomplit dans la peur et l’honneur, en même temps que la froideur, la vénération, la pitié, la culpabilité aiguë qui point le cœur… « Je suis simplement moi-même, un certain jeune homme, debout dans la sueur de mes vêtements, à l’arrière d’un porche séparé d’une certaine maison, effondrée au plus profond de l’Alabama rural comme une pierre dans la mer, dans la chaleur torpide d’une matinée blanche… »

Ce livre anticipe la commande de Roosevelt à la Farm Security administration entre 1935 et 1938 : afin d’illustrer les effets du New deal ; celle-ci envoya Ben Shahn, Russell Lee, Arthur Rothstein, Dorothea Lange, Walker Evans, photographier les populations du sud américain frappées par la crise… Leur œuvre est une archive de la mémoire ouvrière. A la même époque, Steinbeck décrit la misère agricole, l’exode des chômeurs dans Les raisins de la colère, Des souris et des hommes
Dans Louons maintenant les grands hommes, Agee n’esthétise ni n’héroïse la pauvreté. En écrivain engagé, il cherche la forme de langage qui soit un partage de son expérience humaine, et son livre, publié à grand mal, est un des plus sublimes témoignages de la littérature.
Monsieur le Président, lire ne perd pas de temps ; il en gagne. Lire confère plus value à notre capital humain. Les livres nous connaissent, ils nous pensent et nous lisent longtemps après que nous les avons fermés. Ils louent les grands hommes que nous pouvons être parfois.
Bien à vous.
Anne-Marie Garat


L’Illusion comique finit en tragédie

24 avril 2007.

Le démagogue excite les passions de la multitude, il la flatte, ivre du pouvoir qu’il mendie d’elle, par ce marché ignoble du « tout est possible ». Dans les clameurs, la foule en liesse le porte en triomphe, car il lui promet tout, tout est possible tout de suite, tout doit être dans l’instant réalisé, car la foule tyrannique a l’appétit avide des canidés, sa bestialité exige son os sans délai, son lubrique accouplement avec la première vulve venue, et sa peau sanglante pour trophée. Dans un premier temps, repue, au moins d’illusions, elle sombre dans le sommeil des ivrognesses, avant d’en réclamer davantage, insatiable Mais l’histoire est courte, le démagogue ayant échoué périt de mort violente, étripé par la même foule déçue, forcément déçue, car il a beau multiplier les prodiges et dispenser la licence, jamais il n’assouvit les faims qu’il a suscitées, jamais il n’est à la hauteur, ou à la bassesse, de ce son succès. L’attente de la multitude excède toujours ses promesses.
Plaie purulente de la démocratie, la démagogie gangrène le rêve. Elle avilit et dégrade l’esprit en grimace hideuse : tout est possible, promet le démagogue. Quelle foule sommes-nous pour avoir élu Nicolas Sarkozy ?

C’est que le téléspectateur ne s’idiotise pas impunément, scotché 3 heures quotidiennes à son poste, consentant, béat, au principe de décérébration de masse de M. le Lay. Abrutis par tous les trucages au câble du sport dopé vendu, de la Star Ac et des goujateries pipoles, shootés à la rigolade grasse d’une télé du mieux disant culturel (qui promettait ça, déjà ?), désinformés du JT et du journal gratuit (oublie-t-on que ce qui est gratuit a un coût et des investisseurs ?), ils ne peuvent qu’accueillir, appeler de leurs vœux le grand thaumaturge qui s’annonce, l’homme providentiel fêté par les médias et les financiers, qui le tiennent par la barbichette autant qu’il les tient, parrains de son fils et de ses affaires. Son grand barnum à la hussarde, son bagout à la mitraillette, à la baraque de foire cognant sur toutes les têtes de pipe, jeu de massacre folâtre, il plaît. Jusque dans son grand écart clownesque, un pied sur la tête de Jean Jaures, l’autre sur celle d’Alexis Carrel, le doigt sur celle de Martin Luther King et hop ! suspendu par son toupet au ressort de la banque, des armes et des groupes industriels, qui l’agite de soubresauts mécaniques et de tics rigolos, un tel bouffon médiatique en chef d’Etat, la France le mérite, bonsoir de grand soir ! Elle a des gènes berlusconiens. Elle aura bien du plaisir dans les semaines, les mois qui viennent.
Car le démagogue antique l’inspire, qui cultive l’inculture pour y planter ses choux gras, c’est d’un bon rapport. Mais le talon d’Achille Zavata de cet homme, ce sont ses gènes éruptifs, une vraie grenade dégoupillée. Il saute d’un discours hystérique, surréaliste, à sa voiture à vitres fumées, deux bimbos à ses côtés fussent-elles filles de Cécilia, que font là ces deux-là ? On est dans un feuilleton de gangster américain, ou quoi ? Et peut pas s’empêcher, c’est plus fort que lui, doigt pointé : saluez bien M. Pujadas de ma part. A bon entendeur : ce n’est pas la première fois. Ni la dernière qu’il insulte, éructe, tic et toc, couic et couac, sans beaucoup émouvoir la gent journalistique. Ni la dernière fois qu’il ment, falsifie, appelle aux violences civiles, à quand les violences armées ? Cet individu prêt à tout et n’importe quoi, en son naturel éjaculateur précoce de la profération kärcherisée, est un danger public ambulant, pas besoin d’en rajouter une touche, caricaturistes. Avons-nous des yeux pour voir, des oreilles pour entendre ? Dans les années 30, les classes moyennes pas plus que les ouvriers, communistes, socialistes, sauf une minorité n’ont compris ce qui s’annonçait. Avons-nous la mémoire si courte ?
Les Français identifient-ils la fonction présidentielle à cet individu, et les hommes de la droite républicaine, des Barnier, Juppé, Borloo, s’y reconnaissent-ils ? Vraiment ? Il a tout promis, au jeu du menteur : de raser gratis petits vieux, femmes battues et caissières, jeunes, smicards ; de saquer voyous, pédophiles, sans papiers, journalistes non alignés, gènes anormaux, suicidaires, rmistes, chômeurs, immigrés ; de faire se lever tôt la France feignasse, de récompenser ses amis du grand mérite de l’être, d’être l’ami et l’ennemi de quiconque et son contraire, de mettre au pas la culture et de rentabiliser l’éducation : tant électrisé, qu’un plomb va sauter quelque part. Plus excité pour attraper la queue de Mickey que de la tenir en main, dès qu’il l’aura, il ne saura qu’en faire, son grand soir sera de désarroi. Sa pulsion folle proprement folle – une fois désemparée de son objet, le livrera au vertige de son vide existentiel, sidéral. Dire que le Dictateur nous faisait rire… Au secours, Chaplin ! Chef d’Etat, un obsédé pareil, xénophobe, sécuritaire, sectaire, haineux sous ses ricanements, va expérimenter tous les joujoux de sa fonction, et s’il le faut ceux de la loi martiale, du couvre-feu, du tir à vue sur tout ce qui bouge. Dictature ? Ce gros mot amuse la galerie des dubitatifs. Peut-être l’Europe, tant honnie des nonistes, sera-t-elle alors le seul rempart à ses dérives anti-démocratiques…
D’ici là, restez bien devant vos postes de télé, bénissez M. Le Lay, et ne regardez pas ce qui se passe dans la rue. Dans les semaines, les mois qui viennent, fermez les yeux, dormez bien. Alors peut-être rêverez-vous, dans l’enfance du sommeil, d’une présidente intelligente et digne, belle et grave, d’une femme inspirée par de hauts désirs et porteuse d’avenir, vous apprendrez que les rêves nobles sont les vraies ambitions de la réalité. Rêvez, parce que, demain, il risque y avoir du sang et des larmes. L’Illusion comique se finit en tragédie.


Filières littéraires, une mort annoncée ? Le Monde des Livres

19 avril 2007.

En ces temps de campagne présidentielle, est-ce un sujet d’actualité ? La filière Littéraire du secondaire est en voie d’extinction, et alors ? La seule de notre système scolaire où se transmettent encore littérature, philosophie, et enseignements d’art : musique, arts plastiques, cinéma, théâtre… Fatalité, ou politique délibérée que de laisser mourir de mort lente une filière de culture intellectuelle et artistique ? Est-il encore temps de crier au scandale devant l’impéritie ? Il le faut, absolument, parce que le ventre n’est pas mort d’où sort la bête immonde, et si la culture et l’art n’abolissent pas la barbarie, ils sont le seul et dernier rempart pour l’affronter, la penser, y survivre. En témoigneront, dans tous les champs de la société, ceux que leur rencontre avec les livres a révélés, fondés en citoyenneté, en humanité. Car la littérature n’est pas une « discipline » parmi les autres. L’art littéraire est irréductible aux autres. Il est par essence l’espace critique où la langue travaille, en pensée et en imaginaire, où fermentent les réalités et les utopies, sans lesquelles aucune société n’est viable. Face aux fanatismes, croyances irrationnelles, dérives idéologiques et politiques, la transmission de notre trésor intellectuel et artistique est une affaire de vie ou de mort.

Or depuis près de vingt ans, la littérature est reléguée aux accessoires : congédiées l’histoire littéraire, l’esthétique, l’histoire des idées. Les grands textes ne sont plus convoqués que pour exercer à la fameuse « maîtrise de la langue », bagage minimal. Si l’objet d’art donne quand même plus value à la technicité scolaire, la pédagogie tient pour suspects le jugement hasardé, l’émoi, le transport, le rêve et l’imaginaire. Se méfie du génie, de l’enthousiasme, du trouble et du désir, du plaisir, de la fulgurance, du désespoir et des illuminations. C’est instruire à charge, mais à peine forcer le trait. Tant de « profs de Lettres », tout en préparant aux épreuves d’examen, s’escriment à maintenir une initiation du lecteur futur, à lui transmettre la plus haute expression langagière d’une société, le legs patrimonial de la littérature, et ses formes contemporaines. L’école le doit, par mission républicaine : elle est le seul lieu du partage démocratique de ce qui irrigue nos pensées, bâtit les représentations d’avenir, instruit notre relation au monde.

L’agonie des L est un dégât collatéral du système éducatif, rentabilité, orientations opportunistes et déchetterie scolaire, pédagogies obsolètes. Etat des lieux ? Quasi plus de littérature et civilisation en langues étrangères. Langues et civilisations anciennes sinistrées. Pas de traduction, réputée impure. L’Europe, l’Europe, on s’en réclame à tous coins de rues ! Comment construire une culture et une mémoire européennes, ouvrir aux circulations métissées du monde, en ignorant les littératures étrangères ? Autant que le journal télévisé du soir, et sa météo hexagonale, les programmes, sauf exception, s’arrêtent à nos frontières, étanches aux nuages littéraires, aux pensées d’ailleurs.

Il est criminel qu’aucun ministre de l’Education nationale ne se soit avisé de requalifier la filière L., de rénover cet enseignement. De maintenir haut l’exigence en le repensant face au renouvellement générationnel, à l’intégration nécessaire de jeunes gens issus de tous horizons. Il y aurait fallu du courage, contre les résistances et les archaïsmes, face à la crise d’une école de masse, inapte à transformer ses missions. Il y aurait fallu une ambition politique. L’école doit être le premier sanctuaire de la valeur. Un lieu consacré, n’ayons pas peur des gros mots : un lieu où ce qu’il y a de sacré dans les valeurs de civilisation s’engendre et se partage.

L’enfant est l’héritier légitime du patrimoine artistique et l’acteur vivant de sa propre culture, il se nourrit autant aux œuvres de l’art et de l’esprit qu’aux sciences réputées exactes et aux savoir-faire techniques, parce que l’art ne délivre pas un savoir mais une connaissance. Il engage l’émancipation et l’adhésion à soi, l’inscription profonde dans la communauté humaine ; il confère identité, dignité et grandeur, raison d’être. Le revenu est immense du capital intellectuel et artistique qu’investit une société. Parce que la littérature n’est pas un supplément d’âme, un privilège d’élite, ni un divertissement de loisir, mais une nécessité primordiale, à commencer pour ses membres les plus démunis, les enfants à qui seule l’école est en charge de transmettre le Bien commun de la création, de l’émotion et du sensible, des constructions de l’imaginaire. De la beauté. De la réflexion, de la méditation, et de l’élaboration de la pensée critique, dont les œuvres sont dépositaires et facteurs, instruments par lesquels nous écrivons notre histoire, individuelle et collective.

Près de 3000 signataires, français et étrangers ont souscrit à l’Appel lancé par la Maison des Ecrivains: www.maison-des-ecrivains.asso.fr


Censure ?

24 juin 2006.

La protestation monte, véhémente, de l’outrage fait à Handke par la déprogrammation d’une de ses pièces à l’affiche. Chacun de le draper dans son œuvre, comme si l’Art exonérait l’Homme. Faire de l’artiste un intouchable, c’est le sacraliser de son vivant : il n’est plus une personne, un sujet, un citoyen, mais une institution. Un monument.
Etrange étanchéité morale, que notre époque cultive, à l’instar d’autres, naguère, de courte mémoire.

A quel titre Handke rend-il hommage à Milosevic ? Pas en quelconque individu, sous humble anonymat, par conviction intime et solidarité assumées dans le silence : qui croit une seconde qu’en tant que M. Lambda ou M. Quidam, sa présence eût été remarquée, sa parole rapportée, et promue son opinion ? Que l’on sache, mille de cette sorte en étaient, qui n’avaient aucun nom insigne à jeter sur la place publique. Pour monter sur l’estrade, la mèche au vent, et vaticiner, lyrique, sur les bontés de Milosevic et l’iniquité du TPI, il fallait avoir un nom célèbre à agiter, une notoriété à prétendre.
Or Handke tient sa notoriété de son art, de nulle autre qualité, à notre connaissance. En cette qualité, il se déclare. Telle, il décline son identité d’artiste. La renommée nomme deux fois, sinon pas une caméra, pas un micro ne se tendent : il reste invisible, inaudible, fondu au nombre des piétailles sombres. Seul son art autorise l’individu Handke à donner de la voix, fait de lui ce haut parleur sinistre.
On avance qu’il faut distinguer l’homme et l’œuvre ? Quoi qu’il en veuille, ou en veuillent ses amis, son existence actuelle concerne son œuvre. L’autorité de sa parole ne tient qu’à celle que nous reconnaissons à son langage d’artiste. Ce qui distingue Handke de l’anonyme, c’est qu’il est auteur d’une œuvre dont il a propriété et tutelle : à ce titre uniquement sa déclaration domine le bruit de la foule. Son opinion n’articule du sens et ne nous concerne que parce qu’elle taxe, estime ou dégrade sa valeur instituée d’artiste vivant. La plus-value de sa vie est logée dans son œuvre, celle-ci reste inséparable du capital artistique, qui ratifie ou dévalue le revenu moral d’une existence. Car l’art n’exempte de rien, d’aucun de nos gestes, de nos pensées. L’art représente, il engage. Tant de bouffons des médias l’oublient, qui croient le spectacle impunément donné à la société de communication.

Distinguer l’homme et l’œuvre, oui : mais au prix de la mort, seulement.
Vivant, l’homme et son œuvre sont tout entiers pris dans leur temps. L’œuvre est entachée par son auteur tant qu’elle n’en est pas détachée par la mort. Il faut que mort passe pour que l’œuvre seule demeure, ce reste du langage instruit par une destinée. Pour qu’alors notre lecture de lecteurs puisse en prendre acte, exclusivement. Nous pouvons considérer l’œuvre de Céline, de Brasillach, de Drieu la Rochelle, morts ; leurs livres sont au passé. La mort a fait son travail, qui est de séparer. La mort dépose l’homme ; à ce prix, elle isole l’œuvre. Elle les laisse l’un et l’autre intelligibles au tribunal distinct de notre connaissance.
À ce jour, Handke est des nôtres, une personne vivante. Un prochain, un contemporain : il en témoigne, il le revendique. Témoin de lui-même autant que de son art, qui l’oblige. Par là, il offre son injure à notre jugement, entier, lui et son œuvre, insécables. Handke nous regarde et nous le regardons aujourd’hui, dans son actualité d’artiste contemporain. Plus que bien d’autres, il est salué sur la scène sociale et artistique ; il ne souffre d’aucun déficit de reconnaissance. Il n’est pas censuré ce mot se galvaude au regard des vraies censures totalitaires, dont notre monde donne l’exemple. Il n’est que provisoirement évité pour son indignité, précisément dans le domaine où il aurait eu à être digne, c’est-à-dire à être à hauteur de son art. Il s’est disqualifié lui-même, par son écart délibéré. Mais ce que mort empêche l’acte d’un vivant peut être réparé : le grand esprit qu’est Handke ne saurait s’obstiner : l’amende honorable n’est pas un vain mot, nous pourrions l’entendre.

Quant à la sanction temporaire dont il est l’objet, elle ne froisse que les cœurs faibles de la coterie, qui s’aveugle des notoriétés. Nous avons le droit de juger les vivants et leurs œuvres ensemble, d’honorer l’un avec l’autre, comme de nous indigner, de condamner. Raison, en morale et en pratique, de les mettre en coïncidence, quand eux-mêmes oublient de le faire. M. Bozonnet, à la place où il est, l’a fait, par droiture et courage.


CPE

27 mars 2006.

On a peur des fins de manifs, du déchaînement de violence urbaine. Des maires crient alarme, des élus de tous bords redoutent l’embrasement. Ils font un état des lieux redoutable. Sur les murs de l’EHESS : A mort la démocratie ! Dans les rues, les hordes encagoulées, cutters au poing. Le spectre de l’automne, l’émeute des banlieues, en horizon barbare ? Quoi monte des bas-fonds, reflue des périphéries, quoi soulève nos pavés du centre capital ? Une jeunesse sans foi ni loi, brutalise, vandalise, incendie. Elle rôde autour des étudiants, lycéens comme jeunes rapaces charognards de manifs, d’une gaîté lugubre dans le saccage. Violence aveugle de haine, d’exécration, qui fait peur. On mobilise les CRS, les forces de l’ordre et celles du discours sécuritaire. Il y a d’autres discours pour armer la pensée. Si d’aucuns portent la Poésie en colifichet à leur boutonnière ministérielle, nous, nous lisons Victor Hugo. Hier, nous lui avons taillé le costume de sa commémoration : entendons-le aujourd’hui : il nous prévient, visionnaire des Misérables. Chapitres : La mine et les mineurs. Le bas-fond.

Le bas-fond ?

« Là le désintéressement s’évanouit. Le démon s’ébauche vaguement ; chacun pour soi. Le moi sans yeux hurle, cherche, tâtonne et ronge. L’Ugolin social est dans ce gouffre.
Les silhouettes farouches qui rôdent dans cette fosse, presque bêtes, presque fantômes, ne s’occupent pas du progrès universel, elles ignorent l’idée et le mot, elles n’ont souci que de l’assouvissement individuel. Elles sont presque inconscientes, et il y a au dedans d’elles une sorte d’effarement effrayant. Elles ont deux mères, toutes deux marâtres, l’ignorance et la misère. Elles ont un guide, le besoin ; et, pour toutes les formes de la satisfaction, l’appétit. Elles sont brutalement voraces, c’est-à-dire féroces, non à la façon du tyran, mais à la façon du tigre. De la souffrance ces larves passent au crime ; filiation fatale, engendrement vertigineux, logique de l’ombre.(…) Il y a sous la société, insistons-y, et jusqu’au jour où l’ignorance sera dissipée, il y aura la grande caverne du mal. (…) Cette cave ne connaît pas de philosophes ; son poignard n’a jamais taillé de plume. Sa noirceur n’a aucun rapport avec la noirceur sublime de l’écritoire. Jamais les doigts de la nuit qui se crispent sous ce plafond asphyxiant n’ont feuilleté un livre ni déplié un journal. (…) Cette cave a pour but l’effondrement de tout. De tout. Y compris les sapes supérieures qu’elle exècre. Elle ne mine pas seulement, dans son fourmillement hideux, l’ordre social actuel ; elle mine la philosophie, elle mine la science, elle mine la révolution, elle mine le progrès. (…) Elle est ténèbres, et elle veut le chaos. Sa voûte est faite d’ignorance. »
Et encore :
« Détruisez la cave Ignorance, vous détruisez la taupe Crime ».

Rêveur, Hugo ? Extra lucide d’actualité, notre immense contemporain. Notre société a mis le couvercle sur cette réalité d’une jeunesse désespérée, de énième génération en voie de désintégration, empilée à la casse, dans notre soute de mauvaise mémoire. Un déchet social que l’école a vomi en masse vers ses filières d’impasse. On a fait l’impasse, la nasse, la Cave Ignorance.

Une autre jeunesse, instruite, bat le pavé. Le CPE la met hors de ses gonds, hors études, examens, de manifestations en grèves. Adultes et parents, surtout ceux qui ont vitupéré autrefois dans des AG houleuses, savent qu’à cet âge impubère on se baptise avec fièvre au forum, au débat collectif, avec lyrisme, rage et emphase, dans l’excès et l’utopie. Adolescence des esprits, balbutiements immatures. On entend l’antienne : ils sont manipulés, politisés (où est le crime ?), ils rentreront dans le rang demain, comme moutons.
Cette condescendance, réflexe connu, presbytie chronique de la société vieille pour sa propre jeunesse, ce mépris de classe, qu’incarne un ministre dont la particule sonne l’arrogance anachronique, a de quoi nous alarmer cette fois.
La révolte actuelle n’est pas un prurit de saison, la crise du joli printemps qui ramène sa maladie invasive de la rue. Elle n’est pas le rejet puéril d’une petite loi sociale, ajustée à l’air du temps. On ne jette pas à la rue des milliers, centaines de milliers de jeunes gens par décret d’appareil, syndical ou politique. On n’allume pas les pensées et les cœurs avec des pétards d’opérette idéologique. Le refus du CPE va chercher loin ses motifs, et nous aurions tort d’ignorer le symptôme qu’il manifeste.

Cette génération élevée au réalisme dépressif, gavée au Mac DO, vêtue et chaussée de marques, récupérée de StarAc en Internet, qui blogue, blague, surfe et télécharge ; on lui croyait les yeux ailleurs, la tête un peu faible, consommatrice, égotiste, infantile attardée, bricoleuse de plans ficelles et de rêves niais, envieuse de succès faciles, minettes pipol et bellâtres de télé.
Elle vit au quotidien le racisme épais, la sélection sauvage, le mépris et le chômage, l’exclusion cynique. Rebut et recyclage généralisés. Elle frôle dans les rues et les couloirs du métro, comme dans les campagnes, la sous humanité déchetée des sans logis, sans travail, sans rien, fantômes du soir. Elle voit monter les fumées des décharges industrielles contaminées, sur les stades la clameur xénophobe et alcoolisée du fric sportif. L’impunité insolente des magouilleurs, le personnel politique usé prêt à s’étriper pour une candidature à la candidature. Elle n’est ni louche ni presbyte, elle y voit clair, et le paysage ambiant lui fait mal aux yeux, au ventre, et à l’âme, n’ayons pas peur des gros mots.
Cette génération en sait long déjà sur le rapport de force pipé, sur l’échec et l’impuissance. Elle est passée par la gare de triage du collège unique, l’orientation négative sur les voies de garage, les stages à l’œil avec subventions patronales, le diplôme dévalué, la file à l’ANPE, même à Bac plus 5 et 10, chercheurs en rade. Elle en sait long sur le traitement de la marchandise qu’est l’homme, l’hypocrisie, l’iniquité. Sur la pauvreté endémique et ghettoïsée des uns, et l’inflation de richesse surprotégée des autres.
Eberluée, elle en voit des siens déchaînés qui cassent, aussi fort qu’ils ont été cassés, leur violence en retour de la violence symbolique qu’on leur a infligée : même sans avoir lu Bourdieu , elle déchiffre le message. Elle voit aussi la violence d’Histoire coloniale inassumée, celle, inavouée, de la main d’oeuvre importée sans vergogne, qui liquident à la périphérie de la vie tout ce qui n’est pas de souche, blanc et pro format. Elle voit l’effet des protestations vertueuses d’Intégration, plans poussifs d’administration centrales, comités de vitrine et commissions consensuelles, quotas de « minorités ». Les économies crapuleuses, sur son dos, de tout ce qui ressemble à un encadrement éducatif et social, la braderie de toute politique culturelle. Elle enrage, exige et revendique un monde meilleur : ça, c’est un monde ! Elle ne veut pas de ce CPE, contrat de précarité étatisé.
Précarité ! La précarité est pourtant l’essence de la jeunesse, l’état naturel du Nouveau débarquant au monde ; elle est son sort originel, sa force et sa faiblesse. Etat de latence et d’enfance, qui nous livre aux parents, aux éducateurs, aux adultes de la société entière. Temps de l’assistance, de l’étude, de la dépendance économique, temps luxueux d’enfance prolongée en pays riches, par l’invention démocratique de l’école, des apprentissages et de la formation. Mais avec pour horizon l’émancipation, la responsabilité, la prise en charge de soi promises. Financière, civique, sexuelle et affective, morale et politique. Le mal est qu’aujourd’hui on n’en finit pas d’être « jeune ». Que cela se prolonge, extension générationnelle inquiétante, jusqu’à quand, quel âge ? Vingt cinq, trente, trente cinq ans ? Défaut grave de la transmission. Anomalie majeure d’une société où une tranche d’âge de plus en plus nombreuse est condamnée à rester mineure, vieillit en s’infantilisant dans un âge qui n’en finit pas d’accéder à la dignité, à la majorité sociale. On a bien ri des Tanguy, du cocooning régressif.
On a applaudi le retour à une solidarité familiale, à des valeurs d’entr’aide un peu perdues, aux temps fastes des richesses. Mais ce repli est tout ce qui reste pour affronter la précarité matérielle, pour compenser l’insécurité chronique, la défaite massive de l’accueil nécessaire d’une société à sa jeunesse ; l’ascenseur social, comme on dit, fait défaut. Ce sont les parents d’aujourd’hui qui hébergent, réconfortent, provisionnent, cautionnent loyers et emprunts, même pour des enfants cadres en CDI, qui paient des impôts et ont eux-mêmes des enfants : j’en atteste. Et les autres, qui n’en ont pas les moyens ? Abandon, déshérence, rebut. La Cave, les Bas-fonds.
Ce bouleversement ébranle la société jusqu’à ses fondations
Non, cette jeunesse ne réclame pas de l’assurance tous risques, des garanties pépères, des placements d’actionnaires, des stock options et des dividendes juteux. Elle ne réclame ni un emploi d’avance sur sa bonne mine (ou sur son faciès masqué), ni un mode d’emploi à perpète de son temps, de ses talents, de sa force de travail. La jeunesse est un capital qui ignore ses promesses, et le montant de son revenu humain ; elle les postule en avenir, sans compter au fond de sa poche la petite monnaie du jour. Jamais plus qu’en cet âge debout, elle refuse d’être de ces Assis qui calculent et engrangent. Ce qu’elle engage, à ses risques et périls, définit le projet d’une société tout entière, qui n’a pas à lui faire l’injure d’inscrire dans la Loi cette précarité de statut.
Elle a, en droit, besoin d’un traitement à hauteur d’espoir. Elle a un besoin vital du pari en sa valeur absolue. Besoin de considération et de respect. De confiance, de foi. De générosité, d’équité, de dignité. Mots moqués par les élites de l’époque, dont le déficit est calamiteux. De l’Europe, qu’on incante, du fameux lien, qu’on invoque, elle veut des preuves, comme en amour. Pas des aumônes de charité, des palabres de tréteaux. Elle a besoin d’actes : d’être reconnue comme majeure et partie prenante, partenaire à égalité des difficultés de son temps. Pas d’en être désignée par avance comme l’otage, sacrifiée sans l’ombre d’un débat. Quel qu’il soit, le CPE est un lapsus indécent, manifeste d’ignorance. Une faute politique et un délit flagrant de mépris générationnel. Il est aussi insultant que la « racaille » et le « Karcher » de l’autre.
Le fondement de tout, l’échafaudage par quoi une société se pense et s’accomplit, c’est son école. L’Education nationale actuelle est un vrai danger public, fossilisée dans ses certitudes, ses habitudes et ses tics. Il faut le courage inouï des bataillons de curés laïques, fonctionnaires tant vilipendés, pour tenir encore à flots le cargo rouillé, qui craque et prend l’eau, où est le chantier pour recycler cette épave flottante ?
Depuis quelle lurette un ministre, un Chef d’Etat s’est-il donné les moyens politiques d’une Education nationale à l’échelle de la société contemporaine ? On a démocratisé, massifié l’école sans changer rien d’un enseignement qui reste, peu ou prou, celui des années 30. Destinée à distinguer une élite sociale, dont la seule voie, royale, est le cursus secondaire et supérieur. La main de gauche sur leur cœur humaniste, les profs vissent avec leur main droite les boulons de la sélection, contribuent (à leur corps défendant ?) à l’élitisme pédagogique. Réclament la réforme et les refusent toutes. Conservateurs syndiqués défendant becs et ongles une école de classe, où les talents autres que scolaires sont dévalués, bafoués : S et Es sanctifiées dans l’excellence, quand la L est en voie de disparition, enterrée dans le silence général. Ne parlons pas des STT et autres filières professionnelles utilisées comme dépotoir : « finir en BEP » au conseil de classe est devenu arrêt de mort. Scolaire et social. L’humiliation et la déconsidération de toute la personne. Oubliant que donner une qualification à un individu, c’est lui conférer une qualité, honorer le métier, son savoir et son savoir faire, manuel et intellectuel, et lui donner salaire. C’est exalter l’être humain dans sa totalité, lui transmettre une morale sociale, haute mission républicaine. Oubliant que la beauté, l’art et la culture, ne sont pas loisirs frivoles, optionnels et facultatifs, ni privilège d’élites, mais raison de vivre, de comprendre et de vouloir. Raison d’aimer, de construire, d’inventer, par quoi opère l’adoption profonde à une communauté.
Quel que soit le dénouement, cette crise est durable. Elle révèle le travail de sape du déficit de pensée politique. Faute de l’entendre, par rigidité mentale ou calcul politicien, le premier ministre, le chef de l’Etat signent leur propre défaite. Et ceux qui devraient proposer, oser une alternative, et se taisent, signent la leur.


A Mohamed, mort de froid devant Monoprix

Décembre 2005.

Donc je me suis réveillée à ce carrefour des rues, le soleil dans les yeux du soir, et il y avait ce type tout seul assis par terre immobile, avec sa pancarte au cou qui demandait du travail à manger SVP, une pancarte bien polie en langue des villes télégraphiques à slogan rapide, accrochée par une ficelle au cou, comme en ont les espèces et spécimens au jardin botanique, mais lui le cou cassé piquait du nez, le nez perdu dans son pull folklore en laine du Pérou pas propre, on ne voyait que la nuque, une tonsure suspecte, la peau du crâne crasseux, les racines poissées d’une tignasse rasta pas propre en crin d’empaillé, de naturalisé ; du réalisme d’art pauvre. S’il avait un visage, une face, un faciès on ne sait, il piquait du nez.
Du sommeil las des grandes fatigues, ou assoupi du noir sommeil d’ennui, ou bien assommé de faiblesse catatonique d’affamé, de sommeil éthylique à la bière ou gros rouge pas propres, pâteux comateux d’une drogue liquide, sûrement pas les moyens de se piquer à autre chose que le poison sommaire, c’était un pauvre. Un manifestant solitaire ivre de sa pauvreté moderne. Ils sont toujours seuls.
Seuls ils déambulent, et puis tombent. S’ils vont par paire, c’est brève cooptation accidentelle, car être deux c’est fâcheux, même dangereux. Il advient des meetings vu de loin, on dirait un groupuscule -, mais rien n’adhère ni ne dure. Frotter sa pauvreté à celle d’un autre c’est bien vite empoignade, rapine et coups de gueule ou de couteau, le pauvre moderne n’est pas solidaire. Pas fidèle, ni grégaire, comme le sont les poux et les loups, ni fraternel ou boy-scout, s’associer double la galère, et la pénurie, la peur.
Solidarité à plus, dix ou cent : chimère, utopie. L’assemblée des gueux, la horde, la jacquerie, c’était luxe de temps mythiques. Le rêve communautaire vissé à la nuque, hérité d’histoire prolétaire, vieille lune, qui cherchait au malheur une solution, avec barricades et troubles de circulation. L’union faisait la force, sacrée. La lutte au couteau entre les dents, banderoles et hurlements, partageux tous ensemble, sabotage, ravage, vengeance, sale engeance. Aujourd’hui le rêve est au pilon. L’exclusion détériore le capital sentimental, abîme sérieusement la conscience de classe et l’appartenance, la communauté d’intérêt, chrétien ou républicain. Soldé le grand soir. Chacun pour soi. Le nécessiteux moderne a du mal à s’entretenir. Il a un deal solitaire avec le mal, entre quatre yeux. Le problème est : que fait ce type dans un endroit pareil, endormi par terre, si loin de notre humanité. Comment s’est-il transporté ici sans des moyens qu’il n’a pas, vu qu’il est sans vélo, moto ou auto. S’en vient les pieds en souliers, ou pas. D’abord marche vite, seul et vite, longtemps, un pied devant, l’autre traîne, ainsi de suite, sans suite et sans fin, perdu se rend de plus en plus lent dans les rues, les avenues, les quais, les ruelles, les métros, les gares, jusqu’à devenir ivre, sa bête de cirque ou de trait, sa propre bête de somme rendue nulle part qui lui soit propre. N’a plus de dents pour mordre le mors, plus de mâchoire ni d’ongle au sabot. Une fois, a gardé sa chaussette au pied trois mois, usée à la corde, incluse à même la chair du cheval surinfecté, la jambe chaussetée d’ulcère à côte anglaise mi-mollet, même la laine a pourri avec le pus suri.
Il y a de quoi se poser des questions quant à la personne. Elle fait tache parmi les nomades du soir, anonymes, normopathes illuminés, qui vont, sous le bras cartable et journal, rasés, cravatés, boutonnés, repassés. Ceux-là d’un bon pas vont quelque part, à la soupe, au lit, au bistrot, au boulot, au peep-show, au bain, aux nouvelles, au ciné. D’un pas élastique, ils volent jusqu’au terminus des questions du soir. L’autre traîne le pas, le barda, sitôt vu connu : en maraude, il bade, égaré, désemparé de sa personne avachie très encombrée, rincée, esquintée. Il a un air intensément symptomatique de cas social. Repéré : c’est un sans ressource. Statistiquement parlant, une anomalie d’époque. Un cas moderne, hors échelle, hors grade, en apesanteur. L’air de réclamer du travail à manger SVP. Et puis quoi encore. Un hébergement de nuit, le RMI peut-être, l’assistance publique, les soins gratuits, un plan de réinsertion aussi ? C’est sa goualante, son antienne, dans le métro, la rue : pour rester propre et se respecter, manger, se présenter bon à l’emploi, correct SVP, mes excuses, messieurs, mesdames, pour le dérangement, bonne journée, merci. Avec contrition, bredouillant, ânonnant, et parfois même rigolant. On acquiesce. D’accord : on lui veut de ce bien-là, à notre bon coeur. D’un spasme cardiaque, illico, discret, on lui file sa parcimonieuse aumône, on a sa conscience. On la lui file pour avoir la paix, et qu’il la ferme à présent, qu’il se fasse oublier, jusqu’à la station prochaine. Qu’il ressemble à tout un chacun des wagons surpeuplés de transhumance, qu’il s’aligne sur le modèle ambiant incolore inodore que nous sommes, espèce. En douce, on acquitte petitement en cette espèce sa dette, son achat, son rachat. On achète son crachat, sale temps, mauvais genre.
C’est que, parfois, il parvient à ses fins. Il obtient, vil séducteur, suborneur, le point de vue sentimental et compassionnel de tout un chacun pour sa malchance spectaculaire de mal foutu, mal loti. Et, vaguement, pour sa scandaleuse, effroyable ressemblance avec l’hère, le va-nu-pieds piteux que nous fûmes dans un rêve oublié. Voilà qu’il le réveille, l’ordure, qu’il le renifle de son mufle. De son haleine sur notre poil hérissé, il remue le rêve de cette mauvaise nuit où dents, cheveux, et peau en lanières pourries nous quittaient, où de la main aux ongles racornis nous ramassions à quatre pattes notre foie rouge par terre pour le replacer dans notre ventre ouvert, béant, ça suffit !
Non, ça ne suffit pas, il y a encore celle-là ; la pauvresse avinée qui ricane et soliloque dans son coin. Elle manque de dents, ravagée de croûtes et d’ecchymoses, cuisses écartées qu’elle gratte, sans culotte. Elle pue des nippes. Le dépotoir ambulant qu’elle est devenue intime le respect. Il y a du vide autour d’elle, avachie sur la banquette. Elle regarde droit devant l’œil fixe, sans souci d’avenir, ayant atteint dans sa solitude altière, un certain degré de perfection. Elle se parle à elle-même une langue inaudible, la traduction est perdue. A côté, l’autre, qui mendiait poliment sa pièce, qui attend, stoïque, la station suivante pour quitter la rame et poursuivre son job, est presque des nôtres maintenant.

Il y a surtout celui-là, assis par terre, au soleil du soir. Il avait vraiment une tête hyperréaliste, exposée aux intempéries. En quelque sorte, cela lui donnait une actualité à caractère permanent, pas une tête de statistique ou de symptôme ambulant. Il résiste, il insiste. Se tenir debout, devant lui couché, il y a de quoi avoir honte, avoir peur d’être membre d’une espèce, d’un genre. A quel titre irais-je faire sa sœur de charité, son assistante sociale, sa bénévole humanitaire, quand la plus grande partie de notre espèce est dans cet état détérioré. Excluons épidémies, famines, guerres, le hachis à la machette ou aux mines anti-personnel ; tenons-nous en juste à la misère d’ambiance, à la misère atmosphérique des villes industrielles, traitée aux anxiolytiques et somnifères, tenons-nous en à la pensée hagarde des misères ordinaires, à l’ataraxie chronique et au délire, c’est un sujet suffisant de réflexion.
Or, à ce sujet, rien à donner. Ni menue monnaie, ni travail ni pain, le sacré pain des charités, ne parlons pas d’amour. Pas d’obscénités. Rien à dire au pauvre moderne à ses microbes, à sa gale, sa vermine, ses ulcères, sa morve. A la personne elle-même, parasite de ses poux, à son cœur, à son esprit, parasite de mon âme, à ses tripes, a ses boyaux d’animal malade, à l’écaille de sa peau, desquamée, à son nerf optique, brûlé. On l’aborde, protégé de masques aseptisés et de gants de latex, une invention d’avenir pour l’étanchéité humaine. Pour éviter sa crasse, ses miasmes et ses parasites, qui sont très contagieux, vue notre commune appartenance. Le traitement sanitaire de l’espèce est plus ingrat que le travail vétérinaire, il a un aspect rebutant. Mieux vaut l’envisager comme opération de salubrité publique que sous l’angle des fraternisations. C’est meilleur pour la santé mentale que de se mettre, cœur saignant, à laver les pieds au miséreux, à genoux, dans la cuvette de Saint François. D’autres l’ont essayé, avant de rendre leur tablier, de sombrer dans la mélancolie, ou la méchanceté. Et s’il arrive qu’on essuie le visage du pauvre moderne avec précaution, avec piété, avec émotion, c’est juste pour prélever sa sainte véronique et la contempler exposée sur nos cimaises ou nos écrans d’esthètes. Son simulacre artistique de misère recopiée, pas l’original. L’original nous ressemble, il a un côté humain intense, qui offense.
Dire qu’il y en a pour chialer sur la souffrance des bêtes. Sa vie, c’est toujours la même histoire, dit Hugo, c’est-à-dire pas d’histoire qui fasse récit, inscrive du temps d’âge d’or, de chute ou de déchéance. Le roman, la légende aimeraient bien s’emparer de cette histoire innommable, impensable, mais le motif itératif de biographie violente s’abolit dans la brume des causes et des effets, dans l’amnésie. Aucun récit qui tienne du mal à être soi, à être soldé, sous-traité d’origine, dénué de mémoire, assigné à la frontière obscure où l’on se quitte sans s’être rencontré, en plein oubli des commencements, déjà très loin rendu dans rien. C’est toujours la même histoireconfuse d’alcool, chômage, rupture, de l’ennui, du dégoût insidieux, lancinant, exténuant, qui épuisa le désir d’échange, du partage et des usages, saigna à blanc la langue de justice, de raison et de compassion. La rhétorique de misère et ses beaux effets lyriques : à d’autres. Lui, il fuit de toutes parts, panier percé, bonde ouverte, énurésique de toute enfance, incontinent majeur, il soliloque, éructe, borborygme, il chie sur soi. Inintelligible le mal met à mal.
Pourtant, en chacun, il y eut un rêve originel, temps d’enfance et d’humanité, qui croyait en la promesse de quelque chose de meilleur, mieux qu’une utopie futuriste consolante, qu’un altruisme d’humanitaire ; qui voulait que quelque chose devînt vrai, un dessein, un engagement d’actualité, un partage du désir, une chaleur d’intelligence qui fasse l’amour à l’homme,. Un sujet de réflexion.
Le pauvre n’est pas un sujet de réflexion, c’est un sujet hors sujet, inabordable, dénaturé par équarrissage social. Il n’a plus de corps défendant. Il ne crie, n’accuse ni ne revendique, il n’attend ni ne mendie, ne réclame rien, plus rien. Silence crépusculaire. Sa supplique à manger du travail SVP ne lui appartient pas. Propriétaire de rien, surtout pas de ces mots-là, d’aucune parole demanderesse. Le texte est d’un autre. Il lui a été accroché au cou par l’âme apitoyée qui lui voulait du bien malgré lui. Qui signe, de ce paraphe vertueux son vieux contrat social, passé aux pertes et profits. Lui n’a rien, ne veut rien, plus rien du tout. Du tout, ni de son reste, ni des miettes. N’a rien à vendre, ni sa force de travail, ni la plus value de son âme, c’est intolérable. Il campe, très loin, très abîmé dans son sommeil, selon une stratégie obscure et magistrale de résistance passive aux mots d’ordre, à l’assimilation forcée, à l’assistanat. Dans son mépris des pitiés immondes, il s’exclut, souverain cadavre du rêve de travail et de commerce humain, trou noir de notre pensée. Son chômage n’est pas de refus, de mauvaise volonté, mais une économie d’impouvoir ultime, un excès de zèle dans la soumission et le renoncement, qui désintègrent le principe et la valeur du travail, dénoncent sa vulgarité, sa violence. L’impératif du sauvetage forcené et des plans d’intégration sont sans recours devant cet abandon suicidaire, cette surenchère d’indifférence à soi, aux autres, à la ressemblance. L’intouchable fait littéralement le mort, le mort. Ce n’est pas une condition. N’a rien à répondre, à prendre ni donner, rien à rendre, aucun compte, grand absenté des combats, terroriste implacable, il a le mot de la fin. Témoin muet du déficit humain, sans cérémonie ni grimace sacrificielle, il rend sa dernière réplique au spectre du travail, à sa décence et sa morale mensongères. Il en meurt, généralement.
La nuit tombait, elle tombait bien. On ne voit plus rien, au coin de la rue, il a disparu.
Le Monde 2, février 2006


Guerre en Irak

10 avril 2003.

Du grand danger de l’homme blanc, je tremble.
Ce ne sera pas un discours intelligent, n’étant ni irakologue, historienne, géostratège, ni rien, c’est de mon seul point de vue personnel que je reconnais, avec épouvante, le très vieil homme blanc : il avance sans masque, né de la dernière pluie, amnésique, sans culture ni âme forgées à l’épreuve d’une Histoire. Il est riche, chrétien survitaminé, armé jusqu’aux dents de son arrogance, de son ignorance. Depuis ses pères conquistadors, négriers et colonisateurs des siècles glorieux, il a toujours eu un fouet, une Winchester, une canonnière ou un tank d’avance sur les peuplades de miséreux à qui il refile ses rebuts : aujourd’hui encore, on voit les « rebelles » d’Irak tirer à la pétoire du siècle dernier (où sont donc leurs armes chimiques et leurs missiles?), face au soldat suréquipé d’armes de destruction massive. Celui-là a l’exclusivité du fusil à infrarouge et de la bombe à uranium appauvri pour exterminer les bêtes du sous-monde, qui ne lui ressemblent pas en son miroir, c’est évident. L’Arabe, pas plus le Nègre, n’est de son espèce, il peut en crever des cents et des milles, mort ou vif ça ne vaut pas UN seul des siens. C’est rien de dire en quel mépris, en quelle exécration il tient les créatures qui peuplent le monde, hors le sien. Il n’a jamais pris une plaine d’Irak pour terre de civilisation, pas plus celles d’Afghanistan, de Palestine ou du Viet-Nam, nulle part il n’a appris ce qu’est une culture, une langue, un usage, une foi, un sentiment, une forme d’amour ou un art, autres que son environnement de nanti étatsunien. La carte du monde lui est une vue de l’esprit.
L’homme blanc a traversé des plaines et des plateaux de toutes les parties du monde ; avec constance il a massacré la sous espèce de tous les continents colonisés. Il a mis à quatre pattes le roi qu’est tout homme pour qu’il lèche la poussière de ses bottes, fouetté à mort le coolie, mutilé l’esclave, étripé l’indien, tranché oreilles, mains, langue et couilles ; il a violé, vendu la viande humaine essorée, il l’a mise au travail à l’œil sur ses terres, dans ses mines d’or, et ses usines délocalisées. Quand il ne l’enrôle pas dans son armée pour guerroyer ses semblables : en Irak, 40 000 candidats à la naturalisation américaine se battent comme, au bon vieux temps de la guerre de Sécession, l’émigrant à peine débarqué.
Le vieil homme blanc prospère en seigneur de droit divin. Prince des singes parmi les sous-singes, il s’en est mis plein les poches, plein la panse ; à vrai dire il se prend pour la fleur des pois. Le reste de l’engeance lui doit allégeance, Dieu en particulier, qui est son obligé. Conrad n’a pas besoin de décrire l’horreur, l’horreur, l’horreur du cœur des ténèbres : elle est l’implicite de notre histoire, nous savons tous de quoi il s’agit. Quand le vieil homme blanc commence à chasser, où aller chercher une raison, une intelligence, une passion de morale et de justice?
Pourtant, ici, en Europe-la-vieille, on a dans la chair, le cœur et l’esprit, depuis Azincourt, sinon d’avant, ce que sont boyaux arrachés à la pique, crânes écrasés, l’oeil rempli de poix, et cadavres dépecés des Saint Barthélémy, des Austerlitz ou des tranchées, la dévoration avide des rats que donne la famine des guerres, la boucherie et l’extermination industrielles. On a hérité, sinon d’expérience, au moins de l’école et du cinéma, des livres et des récits de famille, de notre culture, ce vieil apprentissage collectif de l’horreur, l’horreur, l’horreur. Notre passé de guerre ne passe pas, il reste un monstre de réalité et d’imaginaire.
On dirait que là-bas, au Far West, non. Que des générations de sur nourris ignares effacent illico toute mémoire, même la plus récente : poubelle, comme dans Microsoft Word de Bill Gates. Le virtuel leur tient lieu de réel, la sentimentalité mièvre de morale et le feeling de raisonnement. Et qu’on ne me prie pas de distinguer poliment la clique de Bush de sa population, l’Américain profond est à 75% pour son patron, imposteur fanatique ouint de grâce divine, qui déclare hors toute loi, hormis la sienne, une guerre sainte pour servir son capitalisme déficitaire et venger, en mâle médiéval, ses tours d’orgueil ébréchées, son phallus abîmé.
Passons sur ses alibis proclamés de liberté ou de démocratie, pas d’obscénités.
Et vu que notre point de vue sur cette guerre est majoritairement informé par les images et les discours de l’attaquant, nous sommes en droit de nous demander : existe-t-il bien une autre source que Murdoch & Cie ? Et où en sont l’éducation à l’image, l’exigence critique ? On se pince tant le présentateur télévisuel quotidien clone les militaires américains, rabâchant (au conditionnel conforme) leurs communiqués et les litotes éculées : ah la « sécurisation, le « lourd tribut », « l’aide humanitaire »! Au moment où les bombes à fragmentation pulvérisent de la viande humaine, on voit Bilalian, exquis, quitter chaque fois son correspondant de guerre, coincé sur un balcon de l’hôtel Palestine, d’un bonne journée convivial. C’est dire s’il est à l’aise sur son trône du JT (A 2, 13h, mardi 07 avril 2003).

Saddam est une ordure, un criminel (il a longtemps eu ses fournisseurs blancs patentés). Mais en ce moment c’est le peuple d’Irak, la terre d’Irak qui subissent objectivement une invasion, l’occupation d’une armée de cow-boys incultes et vengeurs, abêtis de slogans autant que le sont les fous de Dieu de Ben Laden, l’épouvantail providentiel labellisé CIA. Mais quand ceux-là ont des décennies de misères et d’humiliations pour paquetage, dans le leur, les marines de Bush ont la mémoire vide du vieil homme blanc, sa folie hégémonique et sa haine bête. On se demande lesquels désormais atteindront le plus vite les sommets de la terreur et de la bestialité: au moins les masques sont tombés.


Ben Laden, nuage, 2001

A l’image des tours jumelles s’effondrant, sidérante d’hyperréalisme, succède et se superpose avec une autre image, omniprésente, obsédante : celle du visage d’Oussama Ben Laden. Panne d’image de quelques jours, qui signale la recherche éperdue, dans toutes les agences de presse et les banques du renseignement, pour exhumer des archives ce portrait rare, peut-être unique. Toujours le même, agrandi, recadré aux JT de toutes les chaînes de la planète, à la Une des quotidiens, des hebdomadaires. Paradoxe étrange, en ces temps de communication et d’imagerie mondialisées, que cette spectaculaire pénurie. Qui confère sans doute au portrait de Ben Laden sa valeur d’effigie, d’icône.
Son visage occupe, en expansion d’espace, la même place, au même format des écrans et des pages, que le plan grand ensemble de la ruine, comme s’il avait la même échelle de grandeur qu’elle et arrivait vers nous avec ce temps retard propre aux explosions, qui produisent, dans les séismes ou les bombardements, leur monstrueuse nébuleuse, et ne libèrent qu’ensuite le paysage dévasté.
L’image altérée de Ben Laden, dans sa matière vidéographique de pixels dispersés (esthétique moderne de l’impureté), est semblable au nuage de poussière et de cendre d’où elle semble provenir, ou qui l’engendre ; elle est affectée du même coefficient d’irrésolution. Du terrible nuage que nous avons vu déferler en avalanche, du fond de la rue monte vers nous ce visage à la définition approximative, récalcitrante, en contravention absolue avec le besoin de voir (confondu avec celui de connaître) de tout spectateur. Echappant au standard de netteté de la « bonne image », il ne concède, à l’avide inquisition du regard, que ce portrait compromis comme une apparition fantomatique de l’identité de la terreur, enfin dévisagée, qui nous a sidérés. Visage emblématique, désigné, par sa place et son statut, pour la cause, la source et l’origine du Mal ; son âme, la pensée première qui y présida. Cela tient de la révélation, au sens photographique, au sens religieux. Non de l’information.
Parce que si le visage humain se dévisage, comme la croyance occidentale l’autorise, c’est pour y trouver le lieu d’identité absolue, l’expressivité d’un sujet dans sa singularité, dans son être.
Or l’exposition publique du visage profane son intégrité, la donne en pâture aux regards spectateurs, dans sa nudité désarmée, sans apporter une connaissance de plus.
Or rien à la fois de plus humble et de plus universel, dans sa stylisation énigmatique, que cette face abrupte aux traits émaciés, au nez fin, au regard triste de Christ byzantin.
Que l’implacable horreur, son indicible cruauté aient pour prétendue figure ce fantôme de visage, c’est dire son impossible incarnation, nous interdit d’effroi. Ou alors, nous sommes tous ce visage de véronique qui nous réfléchit. Il réfléchit sur nous, il nous ressemble, le même, et l’autre, en toute humanité. Alors il faut la force totalitaire de la légende pour nous le désigner tantôt comme prince ou mendiant, pour illuminé, pour héros ou criminel, pour nous faire croire à son inhumanité. Abîmés dans la fascination pour cette part inhumaine qui appartiendrait à l’Autre, à scruter son visage qui monte du nuage, nous ne rencontrons que la stupeur, ou la douleur, de cette obscurité à nous-mêmes qu’est notre propre aptitude à la barbarie.
26 septembre 2001