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Lire, Écrire

Écrire, pas communiquer


Écrire, explorer


L’écrit, l’image


Lire, Écrire

Je ne parle ni ne lis le hongrois ? Evidemment. Mais sa traduction gagne ce qu’elle perd, rend ce qu’elle oublie, ombre ce qu’elle éclaire, elle ne nous rend pas orphelins de finno-ougrien, pas plus que d’italien, de portugais, danois ou coréen ; babéliens, nous parlons très bien en Hrabal et Walser, Kafka, Dostoïevski, la division divine nous égare moins qu’elle ne nous rassemble, puisque, à savoir étrangères nos langues, nous les écoutons d’autant, tactiles, labiles, et regardons le bruit qu’elles font, belles nébuleuses imagées. Leurs nuages passent, agitant à vitesse lente des vues de lanternes magiques qui précipitent rêves, chimères, à peine avons-nous le temps de les distinguer dans la pénombre, la lumière du jour les brûle, elles disparaissent, mais nous continuons de les lire, longtemps après avoir fermé les pages et perdu les livres.

Hongrie, blason, p. 28


Écrire

J’écris dans la cuisine, un endroit prosaïque. L’écrit est ma cuisine, du cru au cuit, du lait du miel du sang j’en ai plein les mains.
Dans la pente du toit, p. 179


Lire

Ce point de vue, m’apprit-il, avait été durant toute son enfance le but d’une promenade que les menait faire souvent leur mère, le soir. Pour tromper leur ennui ou leur fatigue, elle ménageait des haltes, pendant lesquelles elle leur lisait des contes effrayants, des passages de l’Ancien testament ou des mythes antiques, des légendes locales, puis plus tard, parce qu’ils grandissaient, des romans comme ceux de l’Arioste ou de Cervantès, qu’elle emportait sous sa robe et leur cachait jusqu’à ce qu’ils soient installés sur l’herbe, alors elle lisait. Ma mère était une femme heureuse, elle avait la bonté que donne le bonheur, disait Battistini. Ses récits fabuleux avaient coloré pour toujours cet itinéraire de forêt, puisque, le refaisant parfois, à chaque détour du sentier il se remémorait les loups féroces, les monstres et les gnomes, les rois dévoreurs d’enfants et les héros mirifiques qui se dissimulaient dans les buissons ou à la fourche des arbres, où le doigt maternel les montrait tout en lisant, mais elle contait ces horreurs, ces aventures insensées avec tant de gaîté et de bienveillance que les béances d’ombre qu’elles ouvraient se tenaient à distance, avec leurs fantasmagoriques habitants. Sur ce chemin, il avait appris le pacte secret que fait le lecteur avec la fiction, l’artisanat qu’est toute lecture et son lien à l’ennui, à cette béance du temps qu’aujourd’hui on veut toujours combler pour les enfants, et comment ces premiers liens langagiers de la petite enfance fondent la croyance en une présence invisible du monde que seul le sommeil des livres libère. En lisant, poursuivait-il, notre mère fermait les yeux, une fois ses paupières baissées sur la page, pour nous elle dormait, et la voix qui sortait d’elle n’était pas la sienne mais celle du livre parlant par sa bouche, même lorsque sa main désignait le buisson c’était une main somnambule, c’est pourquoi ne nous effrayait pas ce qu’elle y logeait, comme si nous connaissions cette chose dont nous avions toujours ignoré la présence et dont la silhouette fantomatique était quelqu’un de vrai, un souvenir oublié soudain libéré, une présence qui n’existe pas dans la vie, et cependant y apparaît.
Nous nous connaissons déjà, Babel, p. 90


Écrire

Le dimanche suivant nous sommes allés aux puces acheter une machine à écrire de marque Underwood, pas une machine pour des écrits à des hauteurs irrespirables, une qui ressemble à celle de Marlowe dans les films noirs américains, il tape comme un sourd sur les touches et les touches se mélangent les pattes mais le privé s’en fiche, il fait un rapport comptable à la belle femme mystérieuse pour toucher ses indemnités son enquête a mal tourné et finit en quenouille, le vendeur disait ma chère petite dame elle en a vu celle-là des vertes et des pas mûres, je l’ai achetée à un journaliste de la revue Détective qui prenait sa retraite sur la Côte d’Azur, elle en a raconté des crimes et des entourloupes des faits divers de toutes sortes de maudits voleurs assassins d’enfants et des femmes fatales rivales des détournements de fonds des espions venus du froid des secrets d’amour des vedettes de l’écran et des cadavres de mères empaillées enfouis dans la cave par leur fils psychopathe et des amants de la pègre vitriolés, elle a l’habitude du sang et des larmes, vous n’avez qu’à la laisser faire elle marche toute seule, elle vous écrira de sacrés best-sellers, avec ça rien que grâce à ma machine à écrire de détective en retraite vous serez célèbre et vedette sur la Croisette avec des lunettes noires en strass est-ce que j’ai l’air de quoi pour qui il me prend, disait ma femme en emportant la lourde machine empaquetée dans du papier journal, mais sur cette machine noire et grande comme un buffet de cuisine elle a tapé son livre numéro un avec du carbone et nous avons envoyé par la poste des exemplaires un à un à des éditeurs, et le premier a téléphoné pour dire venez me voir, on pourra discuter.
Dans la pente du toit, p. 134


Lire

A quoi s’ajoute que si toute activité scolaire avait valeur salvatrice à leurs yeux, valait respect, sacrifice et dévotion, la lecture était un loisir infiniment suspect à mes parents. Encore plongée dans tes livres, tu te brûles les yeux. Vas-tu sortir de tes histoires, as-tu fait tes devoirs ? Le continent imaginaire est frappé d’interdit, tout ça c’est du roman, synonyme de mauvaise fièvre, d’énergie furieuse dépensée en pure perte dans la passion nerveuse, l’utopie, le démon, interdit de rêver la vie. Tu te réveilles, oui ou non ?
Dans la pente du toit, p. 77


Écrire

Je vois encore ceci : sous la lampe, au bout de la table, Aden est assis, et il tourne le dos. Au centre d’un halo de lumière stable qu’encercle la nuit, un homme écrit sur un cahier et c’est le noir autour. Dans un endroit du monde très précis, cet homme est seul, on n’entend rien, on ne voit rien autour. Le coude droit s’écarte par saccades, glisse au bord de la table et revient, rappelé d’un seul mouvement contre le buste puis s’écarte à nouveau, aller retour suspendu au recommencement de la ligne, achevé dans sa répétition, vers une fin promise et sans cesse différée, vers quelque chose qui viendra. Il écrit et il tourne le dos. Nul ne peut approcher davantage.
Aden, Point seuil, p. 265


Lire

Elle lisait. Si loin qu’il se souvienne, Bastiao la voit lire des livres français, assise dans son fauteuil bas à l’ombre du manguier, au milieu du jardin. Elle incline son buste, ploie vers le livre ouvert sur ses genoux, s’y recueille. Elle lit comme on boit, le visage baigné par la clarté blanche des pages, dont la réverbération altère ses traits. D’une paume couvrante elle garde ouvert le feuillet qu’elle vient de lire, le lisse et le caresse avec la dévotion qu’ont met à approcher la peau des petits enfants (…) Elle lisait, c’était une chambre d’échos où vous entendez vous revenir votre voix intérieure. C’était un territoire franc, libre de mouvement et de pensée, une carte mentale en vélin souple où se dessine un pays policé, irrigué, ensemencé, bâti et gouverné, un pays endimanché de ville et campagne civilisées, joli pays de France peuplé de ruines antiques, de palais renaissants, de cathédrales flamboyantes et de ponts suspendus sur des jardins tirés au cordeau grand siècle, entre des chaînes d’Alpe romantique, avec des carrefours de rues balzaciennes, des gargotes de Thénardier, une mosaïque insensée de tous les livres lus ramassés en un seul, un livre d’heures exquis dont chaque page locale enferme l’odeur de toutes. Un pays livresque qui sent l’encre d’imprimerie Estienne, l’océan Maldoror, les persistants lilas, la brise du petit Liré, où se superposent et s’emboîtent en miniatures tous les panoramas de son rêve exilé au bout de la nuit. Elle y voit, comme posées au pinceau à deux poils, des silhouettes infinitésimales et vivantes, qu’elle approche à la loupe et qu’elle peut grandir, déployer tels des géants enjambant la plaine de Beauce et se gavant de moutarde à pleine palerées, tels des dames à la Licorne lisant dans leur miroir une Carte du tendre, ou des Jeanne-Marie aux mains tannées consultant des herbiers savants, des Fabrice et des Jacques le fataliste. Elle lit et rassemble tous les livres comme si elle tenait entre deux doigts une fleur de pissenlit, ciselée au pinceau à deux poils, dont elle connaît le nom botanique de France sans l’avoir jamais cueillie, ni soufflée, ni vue s’envoler dans du vent de Loire.
Merle, Point seuil, p.60


Écrire

Je cherche le fin mot de la fin, chaque fois, c’est toujours à refaire. Le mot intervient avant qu’on ne le trouve, il se présente, il s’appelle. Seule la mort aura le dernier, une fois pour toutes, la mort appartient à ce côté du monde des réalités physiques ; elle a force de loi naturelle. De l’autre côté, dans l’envers, c’est sans fin, sans réponse. On peut toujours se demander pourquoi continuer d’écrire, c’est une mauvaise question, en désespoir de cause, de réponse. Ou alors pour voir, voir ce qu’il advient de nous en représentation.
Photos de familles, p. 161


Lire

Pourtant chez eux on recevait peu de nouvelles, ni lettres ni cartes postales en dehors des guerres, on n’avait pas commencé l’électrification des campagnes, il n’y avait pas encore de tracteurs, de poste téléphonique à l’épicerie, imagine un peu, et pas de radio, quand le journal arrive c’est un torchon, les voisins se le partagent à trois, grand-mère l’a gratuit au bout de trois jours, et encore pas toujours, on récupère le papier pour allumer le feu c’est toujours bon à prendre. Avant de les brûler, Léonie lit à voix haute les quelques pages amochées qui leur échoient, elles racontent des crimes fabuleux ou des naufrages de paquebots, des feuilletons amoureux à suivre et sans suite et des grèves, des guerres coloniales, des pesticides nouveaux toujours bon à savoir on verra bien à quoi ça servira, ma petite fille. Celle-ci écarquille les yeux, tend l’oreille, à la pharmacie elle bée, elle écoute les gens détailler les maladies de peau d’organes le fléau du doryphore du phylloxéra, elle entend le curé lire en latin des Actes des Epîtres, elle répond avec Léonie amen à tout, les vitraux lui montrent des martyrs exaltés, la lumière fait danser la poussière, tout lui semble connaissance infuse et parole d’Evangile, selon cette femme excellente dont la grande faim de savoir lui brouille la tête.
Dans la pente du toit, p. 156


Écrire

Dans la main du diable…
Une année de travail monomaniaque pour ce long métrage dont je ne mesurais pas l’ampleur en commençant : 900 pages croisant destins personnels et événements de l’année précédant la grande guerre, articulant personnages fictifs et réels dans toutes sortes d’aventures et sans revenir en arrière, sans vérifier au fur et à mesure, poursuivant le récit comme on court après les pages d’une lecture, avec l’envie de fomenter ma propre surprise de page en page, de m’emporter, lectrice, dans l’intrigue, d’épisodes en chapitres. Passions et rivalités mortelles, mystères et destinées sentimentales, privées et collectives, un tableau de société avec des personnages en nombre, des milieux divers, ambitions, crimes et trahisons, dans la tradition du feuilleton populaire. Le romanesque de l’Histoire, plus que le roman historique. Tous les genres, et d’abord le mélodrame, que je revendique pour un des plus grands. Le tragique, l’épopée, et pourquoi pas. En contravention avec les standards dominants, en rupture avec mes romans précédents ?…
Mais Chambre noire, récit à portée séculaire, en était l’esquisse. Ou bien La Rotonde, paradoxalement bref, qui, dans son dispositif expérimental, contient l’énergie du récit au long cours, comme si, dans ce hors temps de la fiction qui a pour durée l’instantané photographique, j’armais le fusil narratif de longue portée. Peut-être encoreUne faim de loup, qui restaure l’intense voix des narrations, le plaisir de raconter, d’être raconté par les histoires…
Ce roman paie sa dette aux premiers amours de la lecture, à une jeunesse de la lecture quand on palpite, ivre des feux d’artifice, des sens éveillés, de la vie en excédent, de la langue magique. Alors, tout ce qu’on lit remue l’esprit et les sens, les sentiments, les pensées, l’imaginaire ; sans hiérarchie esthétique, au hasard des livres qui tombent sous les yeux : les romans grands, les immenses ; et les moindres, feuilletons, romans-photos et bluettes Balzac, Zola, Conrad et Dumas, Feval et Zevaco, Giono, Gaston Leroux et Marcel Proust, aussi bien les Brontë, Warthon, Hugo, Sue et Delly, Melville, Apollinaire, Rimbaud… Et avec eux les cinéastes, les photographes et les peintres qui m’ont émue et apprise par leur regard, leurs oeuvres. Atget, Tardi, Schiele, Feuillade, Fellini… Je voulais les saluer dans ce livre, avec déférence, avec révérence . Par la confondante gratuité de leur art, chacun à leur manière, ils m’ont multipliée, illuminée, ils m’ont baptisée à un imaginaire du monde.
Le roman est très contagieux. Vivace, coriace, tout neuf en son vieil âge ; si prodigieux dans ses ressources, si fécond et généreux. Cette machine à histoires est à ressorts inoxydables, en dépit de ses détracteurs. C’est merveille d’emprunter conventions du genre et procédés éprouvés, la coïncidence, la rencontre, les secrets à tiroirs, intrigues et passions. De laisser venir à soi toutes les voix, réminiscences et images, les emprunter et les nouer ensemble.
Nous avons tellement besoin d’histoires, de croire en nos histoires, qui sont plus vraies que la réalité. Parce que la réalité ne tient debout, elle n’est vivable que si nous lui inventons une beauté. Bâtisseurs d’histoires, à nous en déchirer le cœur…


Écrire

C’était bien plus loin dans l’espace, et aussi dans le temps, qu’il adressait sa lettre. Dédicataire inconnue, d’autant plus bouleversante qu’elle n’avait visage ni corps, silhouette ou ombre, se présentait en son lointain comme une instance mystérieuse, de qui il ignorait l’humeur et les goûts, le caractère, d’autant plus intimidante qu’à travers elle, médiatrice, il s’adressait à une autre, inaccessible. A quelle portée, quel registre et timbre s’ajuster pour atteindre, à travers sa destinataire déclarée celle qui, derrière celle-là retranchée, infléchissait des accents dont l’impudeur le désarmait, alors il raturait dans la honte les phrases, les mots invalides, la moindre ponctuation dont l’inanité défigurait l’amour.
Et voilà que dans la cuisine de Villeneuve c’était venu sans mal aucun. Il ne se souciait plus du style, de son artifice savant qui affecte le naturel, cette fiction de la sincérité où le moi s’avantage, ni du choix des mots, de leur éloquence et de leur rhétorique. Ce n’était pas la parole, qui discourt à l’aventure, ni sa feinte oratoire qui singe la spontanéité, mais une voix nue, sans fard ni déguisement de théâtre, une voix inapprise, dont l’inaptitude même articulait l’inflexion, et qu’avait-il donc écrit à cette femme pour qu’entre eux s’établisse la correspondance ? A sa voix, elle accordait la sienne, d’emblée posée à la même tablature, sous les improvisations tenant la mélodie,piano, andante, diminuendo et amoroso, mezza voce, d’une grâce dans le contre point qui lui mettait aux yeux des larmes de gratitude. (…) La femme écrivait d’une belle ronde inclinée à l’encre violette, elle avait des tournures surannées, pleines des délicatesses d’un autre siècle, et un vocabulaire de paysanne, très terre à terre dans la chronique domestique, un prosaïsme sans embarras qui rend les choses présentes, leur donne odeur, saveur et couleur. Et c’était le paradoxe qu’à donner des nouvelles de sa pensionnaire, sans jamais la nommer, elle donnait des siennes sans se présenter, d’une lettre à l’autre composait un double portrait dont Lewenthal confondait les traits, bénissant qu’en le giron de l’une l’autre fût lovée, comme les corps d’Anne et de Marie s’emboîtent dans les tableaux renaissants, auréolés de gloire et de bonté. Il attendait, il patientait.
L’enfant des ténèbres, p. 630


Lire, Écrire

Chat chauve, Ça ne veut pas rien dire Edition de la MEET, novembre 2012