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Romans et essais

La Source



Roman,
Parution 19 août 2015, Actes-Sud

380 pages

 Premières lignes

Elle rapportait un grand panier de champignons et de baies qu’elle planta sur le premier fauteuil, défaisant brusquement sa pèlerine. Tapant ses pieds crottés de boue sur le plancher, elle me considéra sans aménité : puisque vous partez demain, vous l’êtes déjà, autant partir tout de suite, et ne restez pas en extase devant cette imbécile de nymphe comme l’arme de mon crime, je n’ai pas tué ce crétin de One Ear, j’aurais dû mieux m’y prendre, cette gourde de Delphine aussi. Sur ces mots, elle tourna les talons et s’alla verser un grand bol de mon café en cognant la cafetière. J’en ai assez dit-elle des gens qui passent et s’en vont, leurs cartes postales me font une belle jambe. Ne m’en envoyez pas, je vous l’interdis. Je reviendrai en février ou mars risquai-je, alors si vous le voulez bien, je logerai chez vous, et croyez-vous coupa-t-elle que je n’aie à faire que de vous attendre ? C’est cinquante francs la pension pour qui dort et dîne, maintenant allez au diable. C’était notre première dispute. J’en étais transie, ramenée à la panique enfantine des scènes que se faisaient mes parents, se fuyant sans cesse l’un l’autre aux confins du petit appartement devenu affreusement extensible, écartelée entre eux je restais paralysée, désespérant de les rapprocher, les réconcilier. D’où venait sans doute que le moindre départ de discorde me faisait fuir ou céder bassement pour y mettre fin plutôt que de l’affronter, en combien d’occasions avais-je payé ma lâcheté, maudit ma faiblesse ; pour une fois j’osai regimber. D’autorité, je me versai ce qui restait de café et m’assis à la table en face d’elle : votre peur d’être quittée est-elle aussi grande que la mienne que, pour ne pas l’être, vous préférez la première congédier qui vous aime ? Je connais ce genre de mal. Comme vous, je suis très capable de me le faire en partant à l’aube chercher toute seule des champignons. Je vous vois randonner dans les bois du pas que vous remontiez la Flane et décider de m’envoyer au diable, au cas où je ne déguerpirais pas assez vite. Dans l’immédiat, le diable est que je dois être lundi devant mes étudiants. Je leur fais un cours sur les mutations rurales dans l’entre-deux-guerres, à première vue ce n’est pas un sujet folichon mais la géographie humaine est mon domaine, c’est ce qui m’a menée ici pour vous y rencontrer. Dès lors que vous avez commencé de raconter et moi de vous écouter, où que j’aille à présent je ne peux plus vous quitter, nos âmes ont fait un pacte, nous sommes engagées, je vais refaire un café et vous me direz comment il se fait que ce crétin de One Ear n’est pas mort du coup d’encrier.

Ah dit-elle riant des yeux sous les loupes, je vous vois venir avec votre affaire de pacte, mais elle me plaît. D’âme à âme, vous et moi pouvons nous entendre. Le plus souvent, je suis bien seule pour entretenir la mienne. C’est pourquoi j’écoute les symphonies à la radio, la musique me procure le plus grand plaisir, à son plus aigu, son plus grave ; on fait avec la compagnie d’âme qu’on a. Je me contente à présent du bal des bassons, des violons, et des cors, de la petite flûte à bec, mais ce n’a pas toujours été le cas. Il me fallait de l’amour de chair, figurez-vous, or je n’étais pas promise à plaire, pas plus qu’à être aimée. La vieillesse arrange un peu mais, avec mon gros nez, ma carrure de cheval et mon air d’arriérée, je n’ai jamais été bien attirante. J’avais pourtant des fringales féroces de bonheur.

 

 Revue de presse

>>> Monde des livres – p.6 – 23 oct 2015
>>> Monde des livres – p.1,6 – 23 oct 2015
>>> Europe – p.305-308 – Nov/dec 2015
>>> Telerama – p.75 – 07/13 nov 2015
>>> Sud-Ouest – 22 nov 2015
>>> La Croix – 20 août 2015
>>> LIRE – Sept 2015
>>> Page des libraires – Automne 2015