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Chroniques

Sommaire de la Rubrique

  • La boule à neige. 13 janvier 2021
  • L’homme qui rétrécit. 27 avril 2020
  • Les Gafa ne créent aucun lectorat…. 27 décembre 2019
  • Consentement, ou comment faire porter le chapeau. Janvier 2020
  • Les Gafa ne créent aucun lectorat…. 27 décembre 2019
  • Découverte d’un nouveau « portrait » d’Arthur Rimbaud. 25 avril 2010
  • Etat de droite, soir de colère…. 17 décembre 2008
  • L’homme est aimable. 11 mars 2008
  • Tout enfant de CM2…. 15 février 2008
  • Un livre au Président. 31 mai 2007
  • L’Illusion comique finit en tragédie. 24 avril 2007
  • Filières littéraires, une mort annoncée ? Le Monde des Livres. 19 avril 2007
  • Censure ?. 24 juin 2006
  • CPE. 27 mars 2006
  • A Mohamed, mort de froid devant Monoprix. 15 décembre 2005
  • Guerre en Irak. 10 avril 2003
  • Ben Laden, nuage, 2001. 26 septembre 2001


LA BOULE A NEIGE

Entretien avec Anne-Marie Garat

Revue Europe 2021.

Jean-Baptiste Para. — Des historiens, des sociologues et des philosophes s’interrogent depuis quelques années sur les mutations de notre rapport au temps. François Hartog a par exemple mis en évidence l’emprise du « présentisme », c’est-à-dire d’une expérience du temps marquée par l’envahissante prévalence du présent, la domination de l’immédiat, la perte de l’horizon temporel du futur et du passé. Hartmut Rosa s’est de son côté interrogé sur « l’accélération » du temps et la détemporalisation de l’histoire et de la vie même. Il me semble que toute votre œuvre est au contraire un espace de sauvegarde d’un autre rapport au temps, au monde et à autrui.

 

Anne-Marie Garat. — Gagner du temps ou en perdre[1] ? Pour le dogme économique du rendement, pas d’alternative : contre la lenteur, il promeut sa culture de la vitesse, sa morale du profit, de la rente et de la gestion afin d’optimiser l’emploi du temps, principes rarement applicables à la temporalité différée de la pensée et de la création. Le digest, le pitch, le kit et le slogan communicationnels ignorent la durée spéculative, le délai méditatif, aussi incompressibles qu’inaliénables quelles que soient les époques. La valeur temps n’ayant d’intérêt qu’existentiel, être ou n’être pas est alors la vraie question, qui ne se résout avec la montre ni la calculette. La littérature, puisque c’est notre sujet, dilapide et capitalise à la fois ce temps-là — celui de l’écrivain, celui du lecteur : au lieu de le calculer, elle le chiffre. Au sens de correspondance secrète cryptée en un système de signes qui s’équilibre entre lisibilité et illisibilité, acte de résistance à la dictature de la vitesse. Walter Benjamin a attribué le déclin des modalités lentes de la transmission à l’irrépressible essor de la presse aux 19e et 20e siècles, aux techniques d’information basées sur l’actuel, sur la rapidité de diffusion et le formatage de masse. Or si la littérature a quelque fonction, ce n’est d’informer ni de communiquer, non plus de « traiter un sujet », d’illustrer une thèse (d’autres genres s’y prêtent) : au mieux, le roman exprime une pensée, si possible hors intention affichée de l’auteur, qui n’a à professer de morale ou de savoir en quelque discipline que ce soit, mais à ouvrir à une connaissance. Le défi est que le roman pense par lui-même, alors par pure opération du langage le sujet investit un monde parallèle à l’actuel, un espace et un temps imaginaires incluant les passés et les futurs, les ailleurs et les expériences invécus. Proprement une conversation avec les fantômes que prône Kafka dans ses lettres à Milena, un lien d’être à être qu’il tient pour l’essence de la littérature : absence et présence du fantôme convoqué comme tiers existentiel avec lequel dialoguer.

Si le paysage littéraire actuel survalorise le « récit vécu », le « d’après une histoire vraie », c’est qu’est conférée à la confession ou à l’aveu spontané une plus-value d’authenticité, sinon de vérité, puisque la livraison, supposément dictée par l’urgence, sans délai de réflexion (brute de décoffrage), en garantit la fraîcheur marchande comme d’une primeur. Ce néo-genre (comme le « journal de confinement ») emprunte au reportage de presse qui relate le streaming d’événements factuels, non encore analysés, non résolus au regard du temps historique. Présentisme du « direct » propre aux technologies de l’information : le sensationnel du vif contre le méditatif, le contraire d’un récit construit, par la fiction ou par l’Histoire, évacuant l’élaboration mémorielle et la durée introspective. La personne de l’auteur se substitue alors au personnage de fiction en tant qu’acteur, victime ou performateur de sa vie privée, confusion que favorise l’exposition médiatique faisant de lui (d’elle), le héros de son vécu, prestige auquel seule la caution socio-culturelle de l’imprimé — le marché du livre — donne autorité. Moyen performant de consoler un lecteur en proie aux contingences triviales de sa propre existence, que l’information mondialisée assaille à flux tendu, insularise et anonymise dans la foule exponentielle des réseaux sociaux, vendus comme adhésion à une communauté. Ce leurre monopolise la dernière part disponible de cerveau pour le jugement et l’esprit critique : le présentisme du « vécu » atrophie l’imagination, bousille l’affect et le cognitif autant que le glyphosate.

Car l’imagination n’est pas, comme certains le pensent, le recours oiseux aux chimères pour agrémenter les réalités. Rien de moins oiseux, de moins chimérique que de se représenter ce qu’on n’a vécu ni connu, ce que l’on n’est ni ne sera jamais : rien de plus vital que l’imagination comme expérience de pensée. Cette capacité d’explorer, en philosophie, en sciences comme en art, les virtualités étrangères aux savoirs acquis, détache d’ici pour ailleurs, décolonise et désaliène de soi par une dynamique qui donne accès aux possibles autres du réel. Transport par lequel s’opère la liaison entre générations si anciennes soient-elles, entre êtres humains si différents, si oubliés soient-ils, ainsi qu’y appelle Jules Michelet, mettant à l’épreuve la mémoire historique, et la sienne propre.

Y compris dans ce paradoxe qu’il réclame d’étudier l’Histoire et de la « mépriser » à la fois, de la tenir à distance où elle doit être : entre mémoire et oubli, entre assumer l’oubli et juger les raisons de l’oubli, afin d’en ressentir corps et âme les faillites. Non par quelque sentimentalité, bien qu’il n’exclue pas l’émotion, mais par le don des larmes supplié comme une grâce par saint Louis pour guérir la sécheresse du cœur. Par l’acte moral de bonté, la vertu ou l’ascèse propres à pénétrer au royaume des absents et des morts, à réchauffer le sol glacé du passé, les cendres de l’inactuel, à revitaliser l’humanité en nous et habiter mieux notre propre présent. Aucune urgence, précipitation, accélération, aucun record de vitesse n’y satisfont.

Par parenthèse, remarquons que la statistique fait très majoritairement des femmes le lectorat du roman. Jadis imputé au désœuvrement, à l’ennui de la captivité domestique, ce fait de société perdure aujourd’hui alors que leur condition a changé. Sans essentialiser leur pratique, peut-on supposer que la temporalité lente et patiente requise par la lecture n’est pas sans rapport avec celle que mobilise le soin : maternage et élevage de la petite enfance, soin au malade, au vieillard, fonction familiale et métiers socialement dévolus au féminin, requièrent empathie relationnelle, qualité d’écoute, pondération, attention portée à autre que soi, régime psychique — exclusivement féminin ? — duquel hâte d’exécution, précipitation, rentabilité immédiate sont bannies, comme elles le sont de l’atemporalité de la lecture.

Quoi qu’il en soit, l’imagination ni la fiction, non plus la lecture en aparté, ne sont guère promues dans l’institution scolaire qui a pour visée majeure le lire-écrire fonctionnels ; pas davantage estimées dans la société en général Non plus assez partagé, en dépit qu’en tous lieux on l’incante sans s’en donner le temps ni les moyens, l’irremplaçable lien d’être à être, cet entretien intime avec un tiers virtuel, lequel suppose la gratuité de l’otium, la vertu du retirement (de la retraite), le tu-à-toi des lectures et des racontages où se médite le temps long des apprentissages et de leur transmission, où le désir de connaître s’aiguise par l’absence, par le temps différé de l’attente et le suspens du manque — est-il si étonnant que Barthes décrive le tourment amoureux en termes identiques[2] ? Art d’un temps mis en souffrance d’être, qui est jouissance d’un sujet en devenir autant que des potentialités de l’altérité. J’aimerais tant que mes romans procurent ce temps-là, aux antipodes de ce que promettent les plateformes numériques en instrumentalisant l’hystérie consumériste du je-veux-tout-et-tout-de-suite d’un capitalisme mortifère. En quoi la promotion des littératures est bien un enjeu politique d’actualité.

 

À côté de vos romans, vous avez notamment consacré un essai à Charles Perrault et à l’un de ses contes, Le Petit Chaperon rouge, sous le titre Une faim de loup. Dans vos romans, on entend parfois bruire, comme la rumeur d’une rivière souterraine, l’ancienne voix du conte. En quoi le conte importe-t-il à la romancière que vous êtes ?

 

— Aurais-je eu besoin d’ajouter mon petit grain de sel aux innombrables études qui célèbrent le génie de Perrault si ce conte-là ne m’était la clé et la serrure de mon travail d’écrivain, celui où fusionnent si puissamment la voie orale, la parole, le verbe populaire et la culture lettrée. La modernité prétend s’être émancipée de ce genre obsolète, or le conte condense les questions les plus contemporaines de ce qui « fait » littérature, de ce qui « fait » Histoire, lesquelles entretiennent même rapport problématique au temps et à la réalité. Il met à l’épreuve l’instance autorale ou anonyme qui relate, la créance accordée à la narration comme performance de langage indicé au temps, à la mémoire, à la vérité ou à l’illusionnisme de son art, stop : on n’en finirait pas d’observer cet objet comme source de toutes les interrogations « modernes ».

Dans la mesure où son titre résume une œuvre, La Source est justement celui du roman dans lequel j’interroge la provenance du récit : mieux qu’image ou métaphore, il s’agit de la brèche physique d’où jaillissent le flux et le bruissement de l’eau rapportables à ceux de l’oralité. Vers là se dirige l’impénitente raconteuse qu’est la vieille Lottie entreprenant de remonter à la naissance de la Flane, petite rivière au bord de laquelle elle a passé sa vie, sur laquelle elle ne s’est jamais interrogée — faut-il qu’elle soit vieille pour s’en inquiéter. Elle finit par l’atteindre, non sans mal, mais une fois découvert cet orifice oublié au fond des forêts, sa vue, même équipée de jumelles, ne lui apprend rien, l’abîme seulement dans un sommeil animal, lovée dans une anfractuosité du rocher. Épuisement de sa marche sportive ou stupeur, voire sidération, de ce qui excède ou déçoit sa vision ; fin de l’épisode.

En fait, je décris cet endroit avec en tête les tableaux dans lesquels Courbet peint la source de la Loue en cadrage très rapproché, paysage sans fuite d’horizon ni de ciels, restreint à un impénétrable enchevêtrement minéral et végétal dérobant la fente d’où est supposée sourdre l’eau ; tableaux aussi fascinants que L’Origine du monde, leur équivalent : tout à voir et rien à voir. Si le secret de l’origine existe, il reste entier : insondable, invisibilisée par sa visibilité même, autant dire in-représentable : paradoxe du « réalisme » pictural. Que le lecteur reconnaisse ou non la référence à Courbet dans ma description, elle est pour moi le chiffre d’un roman où les histoires rapportées s’emboîtent, s’enchevêtrent jusqu’à perdre leur départ dans la profondeur du temps, mais non leur efficace pour le cours ultérieur du récit. Ainsi en va-t-il de la « source » supposée de la Loue, qui n’en est pas une, mais la résurgence d’une perte du Doubs, établie par accident en 1901, ce qu’ignore donc Courbet quand il peint ce paysage en 1864, mais j’incline à penser qu’il en a la prescience en poursuivant aussi obsessionnellement ce motif, dont l’objet même est de n’en rien résoudre.

Si résurgence ou exsurgence désigne en hydrologie la nouvelle survenue d’un flux issu de gisements géologiques, alimenté par infiltration ou par une perte[3], ce phénomène phréatique a pour parfaite analogie le fait de langage qu’est le conte : sa genèse mal connue, sa circulation obscure, ses disparitions, apparitions ou dérivations et remaniements par la circulation orale, laissant irrésolues l’énigme de sa nature exacte, la manière dont il se propage et se perpétue depuis la nuit des temps anthropologiques. N’importe pas moins que la liquidité du débit oral soit de manière dominante liée au féminin, associant sa voix à celle des mies et nourrices déversant les puissances primitives du langage à l’oreille[4] de l’infans, jusque dans leur composante affective et érotique. Babil, chantonnement itératif, jeu vocal réputé puéril comme stimuli sensoriels de prime enfance et bercement narratif qu’on sait être facteurs de l’aptitude psychique à transcender le réel, à sceller la relation symbolique au monde par le rapport corporel et langagier. Finalement, l’image de la source, sa voix, sa rumeur, formule assez bien la question : d’où viennent les histoires ? Qui a son pendant : d’où viennent les enfants ? — question la plus brûlante de la jeune humanité selon Freud, à laquelle nulle réponse ne satisfait jamais, laissant le sujet à l’angoisse et au ravissement d’exister sans réponse.

C’est en l’enchantant par le conte de ses origines que Lottie conquiert l’orpheline dont elle est la nourrice ; aussi bien en lui donnant à sucer son doigt sorcier (sourcier). Pouvoir des charmes, maléfique et bénéfique à la fois, dangereuse ambivalence du don amoureux qui est aussi prédation : en couronnant l’enfant de royauté, elle en fait une ogresse. De même, dans un autre de mes romans, Dans la main du diable, c’est par pur accident de prononciation — un liftier d’hôtel vénitien zézayant son nom — qu’une fillette misérable proprement ravie par ce nouveau nom l’adopte et se métamorphose en la libraire et éditrice du roman suivant, L’Enfant des ténèbres. Forçage romanesque, abus de l’ingrédient merveilleux ? Alors l’histoire de la libraire Adrienne Monnier est un vrai conte de fées. Parions plutôt que le mot agit sur le réel aussi puissamment que la baguette magique quand nous croyons assez en son pouvoir pour se passer commande de ce qu’il prédit.

Pour moi, écrire des romans revient à réinvestir la vocation du conte. Laquelle tient essentiellement à sa profération langagière — sésame, ouvre-toi, abracadabra ou tire la chevillette et la bobinette cherra —, donnant au verbe fonction de clé et de serrure qui ouvrent la porte des cavernes ou des cabanes : entrée en fiction, porte des littératures. N’y est fée ou enchanteur que le langage, formule cabalistique et formulette magique valant la baguette pour opérer le réel : aucune fée dans Le Petit Chaperon rouge[5]. La part occulte du mot reste irréductible, laissant intacte l’énigme de son pouvoir prédictif sur le monde, à agir sur les êtres et sur le sens, jusque dans l’indécision de ce que véhicule l’histoire, que seul l’auditeur — le lecteur — peut résoudre pour sa gouverne. Ainsi, dans La Source (auparavant dans Nous nous connaissons déjà), je mets en abyme le récit rapporté par la narratrice relatant ce que la raconteuse lui a dit que d’autres lui ont dit, sources perdues, chaque fois mortes ou disparues (fossiles). De qui le propos ne peut donc plus être confirmé ou démenti, diffractant le sens entre véracité et falsification d’une parole antérieure, qui ne tient plus qu’à la croyance en l’autorité du sujet qui narre, dont le crédit joue sur la feinte, propre à troubler, à tromper ou à déciller, à subjuguer. D’ailleurs, Lottie ne cesse d’avertir la narratrice (le lecteur) : méfiez-vous de moi. Je ne suis que la récitante, ne me croyez pas sur parole. Ce que je raconte (j’écris) n’est pas à prendre au pied de la lettre, à plaisir et pour votre plaisir je file et tisse (je trame, je complote) mais tous les possibles convoqués ne valent que par ce que vous saurez en entendre et comprendre, par ce que vous en ferez pour votre propre compte. Ce que vous ferez, mieux que de l’histoire elle-même, des circonstances de notre rencontre : de l’expérience vécue en coprésence, de ce précipité d’existence partagée[6], dans l’écoute, dont Walter Benjamin fait l’essence même de la transmission humaine.

Ainsi déplore-t-il le déclin du récit oral, concurrencé par les formes du roman « bourgeois » institué en héroïsation d’un vécu individuel, qu’il se déclare ou non fiction. Perte qu’il impute à la sérialisation de la production à l’ère industrielle où s’est ruinée l’aura de l’objet, d’art ou d’artisanat, auquel il rapporte le conte : façon d’être et d’agir où prévaut l’entièreté du corps (de la main, de la langue), faculté secrète à élaborer, y compris par ruse et artifice, par science voire par magie, un objet unique dont l’économie s’oppose à celle de la production de masse. Ainsi s’est dévaluée une pratique de la passation intime de main à main, de bouche à oreille, de ce qui est bon à savoir et faire, bon à penser selon l’ethnologue. Histoire de « bon conseil », non d’un événement casuel ayant affecté tel ou tel, mais exemplaire (exemplum) du monde hérité de la temporalité longue ou d’un ailleurs vaste : les premiers maîtres de l’art de raconter étant le paysan, apte à cumuler la mémoire des générations par sa sédentarité, et le marin à dilater l’espace par le nomadisme du voyage. De cette source lointaine, le roman moderne semble n’avoir que faire. Il se flatte de s’être délesté de cette pratique anachronique versée, non sans condescendance de classe, par les folkloristes romantiques à l’enfant, à la femme et au peuple (et au primitif), même gent crédule et inculte dont elle serait issue. Au royaume des lettres contemporain, il est prudent d’éviter de se réclamer du conte si l’on espère obtenir considération.

Or, faut-il que nous le rappellent historiens et ethnolinguistes, le conte est un genre adulte adressé aux adultes, absolument pas à l’immaturité enfantine conçue comme telle par les psychopédagogues ou les moralisateurs : un récit crypté autant que le sont mythe et légende, véhiculant la même intensité symbolique, fabuleux mais non dénué de distance critique, d’ironie, de dérision, raillerie qu’entre bons entendeurs on sait saluer, instruits en toute connaissance de cause que s’y jouent des opérations vitales, de trop grande portée pour ne pas rire de leurs bienfaits. Connivence, complicité, entre sérieux et gravité négociés nous y sommes d’intelligence au plus haut degré.

L’autre dimension du conte étant qu’il est à mille étages d’intellection, d’interprétation, de (ra)contage et de recomptage. Le vieil étymon de conte comprend lister, compter, calculer : recenser le chiffre dans son détail et dans sa somme de telle sorte qu’au total le compte (le conte) y soit. C’est-à-dire qu’y soient agencés les unités, événements, actions, phénomènes tant psychiques que corporels ou matériels, factuels et imaginaires, ensemble conduits à un terme propre à clôturer l’opération (de pure féerie à l’occasion). Le tout actualisé pour mémoire en un dit (parole, déclaration d’autorité) au sens médiéval de la foi déclarée en ce qui se colporte, se divulgue, s’asserte — y compris en termes juridiques —, laquelle fonde la validité et la légitimité de l’énoncé dans son contexte historique et culturel, sans oublier le destinataire (en tenant compte de lui) : rien de périmé dans cet inventaire comptable. La littérature la plus contemporaine, belle ou mal disante, refait le même, jusque dans ses formes fossiles. Étant entendu par-là que, si novatrice, si expérimentale que s’en prétende l’écriture, narrer ne fait qu’emprunter à la matrice immémoriale et que, à ce déjà dit, il reste par grâce sans fin à redire. S’en croire affranchi est, pour le coup, très puéril, ou follement présomptueux quant à la création ou à l’invention.

 

Dans Une faim de loup, j’ai relevé cette phrase : « Comme le rêve, l’imaginaire du conte répare la réalité défectueuse ». J’ai pensé à ce que disait Baudelaire de la poésie : « Non seulement elle constate, mais elle répare. Partout elle se fait négation de l’iniquité. » J’ai pensé aussi à la fonction que Francis Ponge attribuait à l’artiste : « Il doit ouvrir un atelier et y prendre en réparation le monde ». Y a-t-il selon vous une vertu réparatrice de la littérature ?

 

— La tradition folkloriste distingue deux grands types de contes, dits d’avertissement et de revanche ; distinction simplette que réfute l’ethnolinguistique mais qui ne reste pas moins rentable. Le conte d’avertissement a fonction initiatique, comme en toute culture il prévient, transmet interdits et préceptes de survie par autorité de l’expérience et de la sagesse, histoires de « bon conseil » jouant de la punition et de la récompense et assorties de Moralités, comme dans la fable (Perrault sacrifie non sans ironie à cette convention). Pour être conservatrice, leur leçon s’avère aussi bien subversive, voire explosive. Autant que le conte dit de revanche qui, sur le mode du rêve, éveillé ou endormi, propose une réparation aux expériences déceptives, aux blessures narcissiques qu’infligent médiocrités, brutalités et injustices de la vie, à l’impouvoir désespérant devant les puissants et les éléments naturels. En offrant une compensation psychique aux oppressions de la réalité, le conte oppose à leur négativité la positivité imaginante d’un réel rectifié — lequel ne va pas sans cruauté. Nous passons notre temps dans la vie courante à fictionner de ces rêves réparateurs, véritables expériences de pensée qui, si virtuelles soient-elles, ne manquent pas d’offrir des alternatives dont la portée n’est pas seulement subjective : concevoir un mode possible, exigible, participe des révolutions, privées comme collectives.

Si on reconnaît cette vertu au conte, elle s’étend au roman, à l’entière littérature dans sa fonction poétique, au sens du processus de production adventice d’un objet inédit, encore absent du monde. L’atelier de Francis Ponge figure ce laboratoire où l’artiste s’attèle à compenser le déficit — le défaut — d’une Création, physique ou divine, qui se révèle inachevée par nature, ou dont l’incomplétude trahit ses attentes. Activité artisanale dans la mesure où il fabrique lui-même ses outils, les usine à son usage (à sa main), invente ceux qui lui manquent pour intervenir. Ce qu’exécute Henri Michaux avec un féroce humour dans son poème « Intervention »[7] : « Autrefois, j’avais trop le respect de la nature. Je me mettais devant les choses et les paysages et je les laissais faire. Fini, maintenant j’interviendrai. J’étais donc à Honfleur et je m’y ennuyais. Alors, résolument, j’y mis du chameau. Cela ne paraît pas fort indiqué. N’importe, c’était mon idée. »

Non seulement son poème dénonce l’imitation servile de l’existant — office dévolu au « réalisme » — mais il postule, contre l’intimidation d’un ordre établi, contre ses évidences totalitaires, l’insurrection d’un possible surréel : il suffit d’y mettre du chameau pour gripper le mécanisme (la machination). Malgré la lourdeur du matériel, il opère l’état du monde, en chirurgien du langage le soigne ou le répare, le guérit peut-être de sa maladie, de sa folie intrinsèque, de son absurdité foncière, quitte à le détraquer davantage encore. Pour inspirer le passage à l’acte, rien de plus tonique que l’ennui. Bile noire des mélancolies, vertige d’angoisse pascalienne ou dégoût du spleen baudelairien, l’ennui trouve à parachever ou à parfaire l’insupportable odieuseté du monde. Plus qu’à le réparer, à le doubler d’un autre, plus satisfaisant, ou plus effrayant, plus étonnant, dont l’intensité comble le manque d’un sens toujours à compléter, à accomplir. Pour ce faire, le poète guerroie, ferraille, bataille, une « occupation » à temps plein, titre de cet autre poème du recueil : « Je peux rarement voir quelqu’un sans le battre. D’autres préfèrent le monologue intérieur. Moi non. J’aime mieux me battre. » Et de boxer la réalité détestable. Grosse fatigue du pugilat. Jusqu’à recommencer à la première occasion. Le rêve, l’imaginaire sont un sport de combat.

 

Dans votre premier roman, L’Homme de Blaye (1984), vous mettiez en scène un photographe. Dans La Nuit atlantique (2020), l’un des personnages principaux est également un photographe, la narratrice est une archiviste de photos patrimoniales et il est de surcroît question d’un homme qui fut photographe et tortionnaire au temps de la Guerre civile espagnole. La photographie et les photographes jouent un rôle important dans nombre de vos fictions. Pourriez-vous évoquer quelques aspects de la relation inépuisable qui s’est d’emblée établie chez vous entre roman et photographie ?

 

— Depuis mon adolescence, je suis glaneuse (plus que collectionneuse) de photos de famille, corps et visages fantômes d’absents, de disparus, silhouettes et physionomies déjà séculaires d’anonymes réunis dans les albums ou le vrac des tiroirs, en lesquels chacun cherche inquiet quel est son «air de famille », la ressemblance et la dissemblance qui font de lui le sujet unique de sa propre histoire quand toutes les leurs, et du plus loin du temps sans image de soi, s’engendrent, se dupliquent et s’équivalent en pluralité et unicité d’existence. Vies infimes qui ne vaillent d’être dites et qu’impersonnalise l’oubli, vies des hommes infâmes n’émergeant à la mémoire que par la notule des pénalités, auxquelles Michel Foucault donne voix, quand leur existence pétrifiée dans les archives comme dans les albums de photos nous scrutent du tombeau où elles ont été ensevelies.

De là ma passion pour la photo de famille, pratique sociale longtemps négligée des historiens comme populaire, et donc dénuée d’intérêt, démocratisée au début du 20e siècle et où domine l’anonymat, celui du sujet banal autant que de l’opérateur amateur. Dispersé aux trottoirs ou chez les marchands de vieux papiers, leur corpus innombrable constitue un continent d’images, dont je collecte certaines depuis cinquante ans. Sans en être, tous ces anonymes sont de ma famille, ou plutôt ils forment une famille d’images, prosaïques, de médiocre facture, en laquelle advient, mieux qu’une naissance, une reconnaissance. Parce que je les reconnais s’ils ne me connaissent, ne m’ont connue jamais mais m’annoncent, m’assignent à être autant qu’eux le peuple de mon histoire, à m’oublier en eux autant qu’ils m’ont oubliée avant que de jamais me connaître, d’eux je nais par toutes les inconnues parentèles et fratries connaissables et connaissantes. Tous qui ont des noms doivent être regardés pour tous ceux qui n’en ont pas ou plus, déniés, oubliés, perdus, de qui aucune photo n’existe dans aucun album de famille, arbre de riche dynastie ni galerie d’ancêtres ou de dieux, de qui aucune trace ne subsiste dans les archives, registres de capitainerie, pouillés et rôles fiscaux, recensements, de qui l’absence même est une imprescriptible présence, et qui n’ont que nos mots pour exister encore.

On peut toujours rêver (facile) mais le cachet sentimental ou pittoresque de ces photos m’intéresse peu, non plus le « roman » fatigant écrit d’avance qu’elles suggèrent. Davantage la technique, la facture, le virage, le format, autant d’indices matériels qui renseignent sa propre existence à travers l’histoire de la photographie, laquelle a fait des 19e et 20e siècles les premiers à produire une archive populaire de cet ordre, proprement un lieu de mémoire — singulièrement omis par Pierre Nora dans son inventaire des lieux matériels et immatériels où se construit une communauté. Pourtant l’album est bien ce livre d’heures domestique à valeur patrimoniale où l’anonyme commence, en s’appropriant l’image de soi et des siens, à instaurer la dignité de ses généalogies, à restaurer son arbre, lui que la borne et le clocher ont si longtemps oublié dans la sombre marche du genre humain dont parle Hugo.

Au fond, m’importe bien davantage de chercher, parfois à la loupe, tel détail inopiné, tel lapsus discret révélant le non-dit de la fiction familiale, justement parce que ses protocoles socialement codifiés, ses mises en scène répétitives, enfin sa banalité même en libèrent le refoulé à l’insu de l’opérateur — exposant parfois de pures tragédies[8]. Mais dans ces photos d’anonymes m’attache par-dessus tout l’invisibilisé de l’image, le grand absent qui, l’œil au viseur, cadre et déclenche selon sa pulsion digitale de l’instant, énigme de ce sujet incompétent notoire et pourtant doué d’un sens aigu du temps, et de la mort, qui préside à toute photo. Ce qui fait de lui une instance cousine de l’écrivain, mieux parente de la littérature que le cinéma pourtant réputé art du temps. La temporalité photographique, compressée dans le feuilleté apparemment si mince de son support, n’est pas sans analogie avec celle de la mémoire, avec son intériorité et sa latence en chambre noire — aussi implosive que le temps perdu et le temps retrouvé proustiens. Le passage au numérique n’est pas sans troubler ce rapport au temps et à la mémoire par stockage d’un corpus obèse de virtualités, photos sitôt supprimées et oubliées qu’accumulées, plus déprises que prises ; vitesse et présentisme toujours.

Enfin me passionne l’histoire technique et sociale de cet appareillage optique, outillage spectral de la chambre noire où se précipitent la poétique et la métaphysique de l’image par instrumentalisation de l’obscurité et de la lumière, les leurres et les éblouissements qui problématisent toute perception. Enfin l’image comme objet d’archivage, témoin ou document interprétatif qui a tant soit peu bouleversé l’approche de l’Histoire moderne. D’où le rôle récurrent de la photo et du (de la) photographe dans mes romans, objet ou sujet le plus souvent dubitatif quant au rapport improbable à la réalité mémorisée.

 

Quoique vos livres ne relèvent en aucune façon de la catégorie du « roman documentaire », il en est qui ont nécessité un important travail de documentation. Pour Le Grand Nord-Ouest (2018), vous avez par exemple exploré les Archives du Yukon à Whitehorse. Pour la trilogie qui se déploie comme une fresque du 20e siècle (Dans la main du diable, L’Enfant des ténèbres et Pense à demain), on suppose aussi qu’un long travail en amont a été effectué. Pourriez-vous nous parler des cheminements préalables à la composition de ces romans et des rapports qui se nouent entre le mouvement de l’écriture et l’archive ?

 

— Je n’écris pas de romans historiques, au sens où l’auteur en appelle à l’Histoire en utilisant sa compétence acquise sur telle ou telle époque, avec le romanesque pour adjuvant ou liant opportun. Si certains de mes romans se situent dans le passé, celui-ci n’excède pas une échelle de temps où reste vivant le récit familial, soit la distance de trois ou quatre générations, et celles-ci ont traversé les ravages d’un siècle assez bouleversant pour que j’aie ouï dire ce qu’elles en ont vécu. Tant bien que mal transmise, cette mémoire populaire s’oralise et s’incarne en mes parents, grands-parents et arrière-grands-parents ; ces derniers déjà perdus d’ombre, plus personnages que personnes, dont la vie est devenue légende par le récit familial : une fiction. Mais dont impasses et non-dits restent autant de béances à explorer, une matrice imaginaire sans pareille. Si chemin faisant j’ai acquis sur leur siècle et sur le mien un équipement de culture générale, ce savoir-là reste en surplomb quand la création romanesque suppose au contraire une immersion sensorielle, affective et mentale. Il s’agit alors de faire fusionner l’information livresque ou imagée avec ce qui relève du sensible, de l’émotion, de l’intuition, du désir. Les frotter, les échauffer, les uns aux autres jusqu’avoir la sensation d’occuper espace et temps invécus ; du moins m’en illusionner assez pour m’y croire de plain-pied.

Je m’adonne donc à la recherche d’informations de tous ordres, archéologie de territoires autant que cumul compulsif d’objets, d’archives, achat de vieux papiers (cartes postales ou anciens exemplaires de presse sont hors de prix), tant toucher à la matérialité de l’archive procure d’émotion[9]. Il n’est pas lieu ici d’interroger ce que « documente » le document, selon son usager, plus ou moins averti, expert ou simple amateur (ce que je suis). Cependant il ne m’est pas une béquille opportune, un ustensile tiré du magasin aux accessoires à titre décoratif. Il fortifie l’édifice mais, comme en tout métier du bâtiment, l’appareil doit rester invisible, greffe ni saillie importune, surtout celle de l’anachronisme qui ruine l’effet de réel. Le lecteur vétilleux viendra toujours protester, et à juste titre.

De cette quête documentaire dépendent la compacité et la cohérence du roman, sa viabilité et même sa vitalité. Contrainte assez intériorisée à titre personnel pour m’y conformer, jusqu’à la vétille. Il me faut donc savoir l’ancien nom de telle rue, si l’épingle de nourrice, tel médicament existent à telle date, quelle marque de vélo. Plus globalement connaître l’histoire de l’industrie biscuitière, de l’arme chimique, les grades militaires à telle époque, visualiser l’architecture constructiviste d’une rue de Budapest où je n’ai jamais mis les pieds mais qu’un personnage doit traverser. Le prix en est de m’absorber d’entières journées monomaniaques durant semaines et mois, mais ce travail seconde le roman, jamais ne le précède : je ne me mets pas à écrire une fois remplie ma caisse à outils, une fois assise sur ma pile de livres de références. Que d’aucuns listent en bibliographie comme si la littérature, pour oser y poser l’orteil, devait donner des gages aux disciplines studieuses, vieille inféodation scolaire.

Mais, mieux encore que l’information savante, l’événementiel de la presse est une mine providentielle pour s’immerger dans une époque. Durant l’année où j’écris Dans la main du diable en adoptant le rythme d’un chapitre hebdomadaire, tempo du feuilleton, je vais chaque semaine passer une journée à la BNF et y lire Le Temps, Le Matin, Le Petit Journal, L’Aurore, L’Illustration aux dates synchrones avec l’avancée du roman. Par ce biais, j’accède à ce qui advient au présent à mes personnages, sans le point de vue rétrospectif de l’Histoire, sans son surplomb « prophétique » qui gauchit l’approche romanesque. En quelque sorte, je (me) les surprends immergés dans leur actualité : politique, sociale, artistique et scientifique, chronique mondaine, spectacles, mode, faits divers et « réclames » tels que vécus au vif du jour en leur nouveauté. Autant d’éléments restaurant un « présent du passé », dont le cachet ou la température de couleur naturalisent le contexte, lui confèrent l’ambiance de l’entour et de l’environ, cet « air du temps » si difficile à capter a posteriori. Jusqu’aux jours précis de la semaine, jusqu’à la météo, fidèles à ceux de 1913-1914. Un fétichisme du détail temporel et atmosphérique qui donne empreinte aux lieux, intérieurs et extérieurs urbains ou ruraux, au sens où s’éclaire une scène de cinéma ou de théâtre, participe à l’humeur des personnages, infléchit la circonstance, jusqu’à déterminer l’intrigue et la péripétie.

Par grâce, il arrive parfois que l’Histoire s’avère plus performante que l’imagination. Ainsi dois-je concevoir en épilogue une manifestation violente à Venise pour les besoins du roman (précipiter la prise de conscience sociale d’un personnage) : une grève ferait l’affaire. Le syndicalisme ouvrier les multipliant en 1913-1914, je reste fidèle à l’Histoire. Mais j’en ai déjà décrit une trois cents pages plus haut, n’abusons pas du ressort. Lisant l’actualité de juin 1914 à la BNF, contemporaine de mon épilogue, je tombe alors (chance !) sur la Settimana rossa italienne, dont j’ignorais tout, qui m’offre sur un plateau la circonstance idéale. Soit, il n’est question que d’Ancône, Ravenne, Milan ou Florence, mais la licence romanesque m’autorise à importer sans trop abuser l’insurrection anarchiste à Venise. Et, tant qu’à faire, à mitrailler les miroirs du Caffè Florian place Saint-Marc. Si le prix en est exorbitant au cinéma, la littérature peut s’offrir cette liberté sans frais, veine !

Quant aux espaces éloignés dont je fais parfois le théâtre de mes romans, aucun besoin d’enquêter de visu au préalable, d’y faire du reportage photo ou de humer l’air qu’il y fait. S’il m’est arrivé de m’y transporter c’est toujours après l’écriture : j’ai d’abord imaginé l’île de Baffin pour Le Monarque égaré, la gare de Canfranc de Nous nous connaissons déjà avant de m’y rendre. Me fascine davantage de les concevoir en pensée, puis d’aller voir, ensuite, ce que la fiction fait à la réalité et réciproquement. Pour autant, la Franche-Comté m’étant aussi inconnue que la Malaisie ou l’Alaska, pas question de planter une essence absente dans la forêt de Langres ou dans la toundra nordique. Je recense avec passion tout ce que je peux glaner sur le climat, la géographie, minéralogie, hydrographie, flore et faune, spécificités du paysage à telle époque, repère sur les cartes anciennes, parfois à la loupe, le tracé de pistes, chemins et sentes, vieilles lignes ferroviaires, interprète les courbes de terrain, au kilomètre près si un personnage s’y déplace, étudie l’histoire des forges franc-comtoises à la fin du 19e siècle, ou me documente sur le bâti rural de l’Oregon fin des années 1930. J’empile ces données spatiales, sociales, esthétiques et physiques qui renseignent la représentation jusqu’à m’y déplacer comme en territoire connu. Pure autosuggestion qui exige d’intégrer mentalement tout ce matériel.

J’ai donc absolument besoin d’un corpus, d’une foultitude de livres, de journaux, d’images, peintures, photos et films d’archives, cartes (IGN) et plans de villes ou de régions entières, en 3D sur Google Map et Street View. Mais ne m’enquiers de tout cela qu’au fur et à mesure : pour les besoins du roman au point où il en est. Ne planifiant aucun scénario d’avance, aucun canevas programmatique, je me risque à narrer au gré des hypothèses et des conjectures, sans garantie que le récit tiendra la route, conduira à quel terme : l’engrenage décide. La scène appelle la suivante, l’épisode s’écrit à l’aventure de la phrase comme le dit Giono. Qui n’obéit pas au folâtre caprice mais à ce qu’ont d’aventureux la langue, d’aventuré l’énoncé, ce qu’ils posent d’éventualités en un certain ou incertain agencement des mots qui, à chaque instant, bifurquent de direction, offrent ou non une issue productive.

Ainsi, pour que l’intrigue courre à sa guise, se complique de péripéties principales et secondaires — non sans jubilation de multiplier et d’emmêler les fils d’écheveau qui mettent en danger d’avoir à les démêler ensuite — ; pour qu’en surface je puisse à plaisir filer et tisser (tramer, comploter), il me faut en même temps étayer le sous-bassement, le charpenter de données factuelles. Au fur et à mesure échafauder étais, boisages, piliers et étançons — tout le lexique minier convient —, appareil souvent excédentaire, dont le roman n’a cure, mais dont j’ai besoin. De fait, je perds (ou gagne) un temps fou à inventorier des domaines non utilitaires, mais — sérendipité, magie des rencontres ou conjoncture heureuse — la découverte relance la donne dans une direction imprévue, le roman l’adopte, il fait feu de tout bois.

Cet aller-retour équilibriste entre tissage et étayage conditionne l’avancée du roman, et je serais en peine de dire ce qui travaille dans plus grandes profondeurs encore : quelle est la provenance du roman — sa source. Sauf qu’il me semble avoir beaucoup et longtemps travaillé pour son propre compte, mais je préfère ignorer le dessein occulte, le besoin impératif d’écrire ce roman-là, à ce moment précis de ma vie, quelle tension à haut voltage l’électrise. C’est ce combustible-là qui alimente le moteur à explosion du roman, très lente explosion qui prend le long temps de l’écrire et qui dure jusqu’à épuisement du carburant : quand le roman exténué me quitte (plus que je ne l’achève), plein comme un œuf, saturé de lui-même, et moi vidée. Question de dépense, de résistance, d’énergie et de fatigue comme on le dit de fatiguer la terre, bras cassés à force de la travailler. Je me reconnais assez bien dans le pugilat de Michaux.

C’est donc la machine romanesque qui requiert que, pas à pas, je l’étoffe du matériau documentaire. Impossible d’aller plus loin si je ne trouve ce qui me manque. Par exemple, le KL d’Oranienburg en 1933. Cet épisode de L’Enfant des ténèbres nécessite d’être situé là, dans la banlieue de Berlin : pas le choix, sinon de déplacer spatialement (de récrire) le tiers du roman qui précède. Ma capacité d’imagination cale devant cet obstacle, il me faut visualiser ce camp-là, et pas un autre. Reste possible d’en bricoler un avec le minimum syndical du champ sémantique : n’importe qui dispose du kit prêt à l’emploi. Miradors, barbelés, baraques et châlits, chiens dans le matin glacé : le tour est-il joué ? Pour moi, non. Le camp de concentration touche aux limites de l’exigence éthique et esthétique : un travelling littéraire est une affaire de morale, autant qu’au cinéma. Or aux archives du Mémorial de la Shoah, en librairie spécialisée, on trouve quantité d’ouvrages, photos et films, témoignages de survivants décrivant le complexe concentrationnaire annexé à celui de Sachsenhausen à partir de 1936, tel qu’il se présente à la libération des camps mais, sur son état initial, rien. Je finis par dénicher sur un site d’occasions le livre (épuisé) d’un journaliste et député SPD interné en mars 1933, évadé en décembre et qui, en janvier 1934, dénonce le camp à la manière de Zola[10]. À son témoignage, glaçant, à ce document d’Histoire unique sur le camp à cette date, j’emprunte tous détails de mon roman : dispositif et aspect du lieu, noms des Sturmbannführer S.A, des Sturmfürher, personnel nazi, traitement des détenus. Cela change-t-il beaucoup de choses pour le lecteur ? Je suis convaincue que oui, autant que pour moi.

Mais, au-delà de ce document, se confirme la souveraineté de l’imaginaire. J’apprends que, pour ouvrir leur camp, un des premiers comme Dachau, les S.A. occupent une ancienne brasserie du bourg transformée en usine d’électromécanique, désaffectée suite au crash de 1929. C’est dans ce contexte de chômage et de misère que prospère la bête immonde : dans ce décor de la ruine industrielle qu’en 1933 Fritz Lang loge Mabuse et son ombre terrifiante, « document imaginaire » par la prémonition du cinéma expressionniste : la fiction précède la réalité. C’est donc à ce matériau de l’art que j’emprunte aussi, à toutes images et lectures que je ne saurais omettre de mon appareil « documentaire » : certaines scènes de mes films de référence (et des répliques), photos ou tableaux de la peinture sont inscrits incognito dans maints passages de mes romans. Parfois de vrais personnages de l’Histoire. Apollinaire, Cocteau, le Pr Roux directeur de l’Institut Pasteur, le marchand d’art nazi Bruno Lohse ou l’agent double Trebitsch, Goering valent mille fois les doublures que je pourrais leur inventer.

Et peu importe que le lecteur identifie ou non, à la fin de Dans la main du diable, la plage de l’hôtel des Bains de La Mort à Venise, le film de Visconti autant que la nouvelle de Thomas Mann ; les instrumentistes jumeaux du cristal musical tout droit sortis de la soute de E la nave va de Fellini ou, dans L’Enfant des ténèbres, l’entier chapitre inspiré par la chasse de La Règle du jeu, telles photos de Walker Evans ou de Dorothea Lange, d’Eugène Atget, tel tableau de Piero Della Francesca : je suis sûre que leur haut compagnonnage imprègne sa lecture de leur présence fantomatique.

 

J’introduirai ici une question qui pourra paraître plus anecdotique, puisqu’elle tient à la présence d’un objet simple mais fascinant, une boule à neige, qui apparaît dans votre roman La Source (2015), et qui resurgit ponctuellement dans Le Grand Nord-Ouest (2018), tout comme reviennent d’un roman à l’autre certains personnages dans des contextes différents. Pourrait-on voir dans la boule à neige comme un emblème secret ou une métaphore de ce qu’est à vos yeux le roman au regard de nos vies ?

 

— Je n’ai aucunement prémédité cette boule à neige qui surgit comme emblème du rêve nordique dans La Source et continue de rouler dans Le Grand Nord-Ouest, jalonnant l’intrigue de loin en loin, passant de main en main jusqu’à s’incruster, œil de cyclope, dans un masque de tribu amérindienne du Yukon… Finalement un ressort majeur de ces deux romans et leur lien organique.

Le thème du Grand Nord apparaît la première fois selon le processus décrit plus haut : dans le pas à pas de l’écriture en cours et parce qu’il me faut étayer sa logique. Ayant atteint l’épisode où l’attestation de paternité de François Ardenne échoue sur la table de la maison maternelle, je suis rendue au point où je dois localiser l’endroit d’où il adresse ce document. Ayant posé plus haut que ce fils a de bonnes raisons d’avoir fui le plus loin possible sa mère redoutable, je n’ai jusque-là besoin que de le savoir quelque part aux antipodes, peu importe encore que ce soit en Abyssinie[11], dans le désert de Gobi, en Patagonie ou à Bornéo. Le choix, crucial à ce stade, s’improvise à l’aventure de la phrase : je tape Klondike, cheville commode pour ne pas rompre le flux de ma phrase en cours, quitte à me raviser à la réflexion, vu que ce lieu décide la direction de l’intrigue. Klondike ? Le mot n’est pas tout à fait de hasard, il appartient à mon répertoire mais que désigne-t-il exactement ? Vite, Wikipedia. Bon sang, bien sûr qu’il est là ! Dans la seconde, Klondike déploie l’entière immensité d’espace nordique engrangé en mémoire, sa mythologie d’aventures, trappeurs et prospecteurs, me rendant en vrac l’œuvre de London, La Ruée vers l’or de Chaplin et, par-dessus tout, Citizen Kane — l’enfance du personnage et la cabane en rondins de sa mère, de qui provient sa colossale fortune, l’or primitif de l’Histoire américaine. Et la « boule à neige » dont la présence hante l’ensemble du film, préside à la mort dès le prologue et réapparaît à plusieurs reprises, aussi emblématique que le traîneau de Rosebud du finale, tissant l’une et l’autre le réseau énigmatique du destin de Charles Foster Kane. De même que la découverte de la Settimana rossa par l’Histoire, celle du Klondike m’offre sur un plateau la matière imaginaire du roman à venir, l’oriente définitivement vers ces horizons-là. Et nul doute que contamine l’ordre de mon récit l’écriture filmique de Welles (et de H. J. Mankiewicz) dont le puzzle narratif, jamais résolu, cumule points de vue et retours en arrière en perdant la causalité des épisodes.

En fait, Klondike est un lapsus, il m’échappe sur les touches du clavier mais puise au tropisme profond suscité par les westerns de mon adolescence : l’envers spectral du mythe des dernières frontières et de la sauvagerie, au sujet duquel je n’ai cessé depuis de lire essais d’ethnologie et travaux d’historiens sur la prédation et les génocides de tous peuples de ce continent. J’ignorais être outillée de si longtemps pour concevoir ce roman, à quel point Klondike me débusquerait à moi-même. Je le prends au mot sans savoir qu’il me conduira à donner une « suite » à La Source dans Le Grand Nord-Ouest.

Car pour avoir baptisé l’orpheline d’un nom amérindien[12], je suis renvoyée à mon insuffisance, ou à ma suffisance d’écrivain. Lors du voyage au Yukon et en Alaska où je vais, a posteriori, arpenter les lieux que j’ai imaginés dans La Source, je fais des rencontres. L’une fortuite, au bord du lac Kluane, avec une descendante des frères Jaquot, prospecteurs français qui ont colonisé la région — que j’importe dans mon roman — , mais surtout avec une nonagénaire gwich’in de qui j’apprends, pour lui avoir posé la question qui tue, que Onayepa n’existe pas dans sa langue. Mortifiée par ma légèreté, qu’aucune licence romanesque n’autorise, il me fallait payer ma dette. Non seulement me colleter à ce genre viril du western et à ses leurres, en retourner la doublure au féminin, mais réparer tant soit peu ma méprise. En fait, mon imposture. Il s’agit des mots de ce peuple raturés par le crime colonial, de leurs vocables, du nom de gens et de lieux, de la langue en laquelle se manifestent leur identité, leur culture et se désigne leur monde. Il s’agit de la littérature, de ce qu’elle engage, et compromet, de l’écrivain. C’est pourquoi, dans Le Grand Nord-Ouest, tout nom, mot ou expression gwich’in est au plus près de ce qu’une graphie alphabétique romaine peut transcrire de l’oralité d’une langue sans écriture[13]. Klondike et boule à neige ont accidenté bien plus que ma production romanesque, ils m’ont rendue assez violemment à mes propres dilemmes.

Ce jeu mnésique qui précipite en un objet tout ce qui vertèbre mon existence et occupe mes romans est issu d’un inconscient — je préfère parler d’insu —, il provient de ces strates des plus souterraines d’où sourd mon travail d’écrivain et je n’en adopte la proposition, la reconnais pour mienne, que dans la mesure où elle énergise mon imaginaire par sa valeur propre d’objet, usuel ou fabuleux. Motifs au sens musical ou pictural, ou point focal au sens perceptif, qui contribuent à supplémenter le récit d’un signal secret, une sorte de mot de passe qui verrouille la fiction sur elle-même et me la rend obscure à moi-même. J’ai beau savoir que cet objet ludique de la boule à neige, jouet ancien et très répandu, appartient à l’enfance, à la poétique des contes, à l’espace onirique des hivers ; que le bâti rudimentaire de la cabane est une figure primitive, précaire et souveraine, d’autant magique qu’enclose dans la sphère neigeuse, je n’en détiens pas pour autant la totalité du sens, ce qu’il cèle en toute obscurité pour mon compte et pour celui du lecteur. Son mystère doit me tenailler assez pour que ce globe de verre hermétique et transparent, qui synthétise une pensée cosmogonique, une totalité utopique à échelle de la paume humaine, soit présent ailleurs dans mes livres. Ainsi, dans Chambre noire je crois, j’ai posé même sphère sur une table, bibelot comprimant dans sa transparence vitreuse la menace du nuage nucléaire de Tchernobyl — autre thème du nuage, lui aussi fréquent dans mes livres, dont l’épilogue de La Nuit atlantique déploie la fantasmagorie d’exténuante et menaçante beauté.

Je ne saurais recenser tous les motifs ou objets qui hantent mes livres, petite bague hongroise d’émail bleu qui circule d’un bout à l’autre du siècle de ma trilogie, poupée chinoise, camée à figure orphique, cerises d’amour aux robes pareilles, film primitif du cinématographe véhiculant l’horreur de l’arme chimique, vieille clé de maison, et photos toujours : l’objet prosaïque ou précieux, par sa secrète valeur d’usage, prend en charge sans l’épuiser jamais l’aura benjaminienne d’opérateur d’histoires.

 

À propos du Grand Nord-Ouest, ce grand livre qui renouvelle magnifiquement le roman d’aventures, vous avez parlé d’un « western féminin ». La rupture avec les codes virils du genre est assez éclatante. De façon plus générale, quels que soient les temps et les lieux où se situent vos romans, les personnages et les voix de femmes, dans leur diversité d’âge et de condition, font l’objet d’une attention extrême de votre part. Dans notre société cependant, sur le chemin de l’égalité réelle entre les hommes et les femmes, nous sommes encore loin du but, y compris sur la scène littéraire où persistent des phénomènes d’invisibilisation. Sur ce point, comment pensez-vous l’articulation entre votre travail d’écrivaine et votre engagement de citoyenne ?

 

— Il y aurait tant à faire pour arracher le continent de la littérature des femmes à l’amnésie massive ou au déni socioculturel (politique), le soustraire au patriarcat des lettres qui domine en toutes instances directoriales de l’édition, jusque dans les jurys littéraires, évidemment. À l’exception du jury Femina dont la création historique fut une réponse à cette obstruction en un temps où la jupe était très moquée par les messieurs, propriétaires exclusifs du champ littéraire. À noter que, s’il continue obstinément, et à raison, de rester strictement féminin, il est le seul jury à exercer assez de discernement pour maintenir peu ou prou une parité exemplaire de ses prix depuis 115 ans.

Je n’ai pas particulièrement pour programme d’écrire « au féminin » comme l’a tant revendiqué ma génération, non plus de militer pour la cause des femmes ou d’y valoriser leur genre mais, dans la mesure où le personnage incarne les virtualités conscientes et inconscientes de l’écrivain, je dois être assez encline à y projeter quelque peu mon existence de femme, de petite-fille d’un paysan de guerre, fille d’ouvriers, mère et mère-grand, mes expériences amoureuses, d’amie, de prof, de militante en divers lieux syndicaux et politiques, de dévoreuse de livres, d’amateure de vins et de chocolat, passionnée de photo, de cinéma, d’Histoire, d’art, aussi bien de sciences ; autant de facettes possibles de ma personne privée probablement détectables dans mes romans mais, d’autobiographie, jamais. Trop convaincue que la vie est une construction imaginaire, que l’auto-portait est entier inclus dans le maquis de la fiction.

Le personnage, donc. Je ne le tire pas de ma sacoche comme une marionnette que j’accrocherais de ses ficelles au cintre du théâtre. Il n’est rien d’abord, moins qu’une ombre, une éventualité de fantôme, et ne sort de l’obscurité de ses limbes que si j’entends sa voix. Il n’acquiert d’existence que de sa tablature, son timbre, son débit, sa couleur et son registre, non par souci « réaliste » de singer un parler, de le socialiser ou de le psychologiser, mais parce ce que l’émission vocale, des plus intimement organique par le souffle et la vibration, conditionne que le personnage se silhouette, prenne consistance, s’incarne assez puissamment pour s’énoncer en tant que sujet. Je suis à l’écoute, opération quasi chamanique que d’extirper cette voix pour qu’elle s’articule, devienne un dit, une histoire, et que s’’y assujettisse un nom. On n’en finirait pas d’explorer l’onomastique romanesque, ce que le génie de la littérature a produit de créatures aussi douées de vie que des êtres réels, doublant notre monde de leur présence.

Je peuple le mien de ces êtres immatériels jusqu’à ce qu’ils s’incarnent en un sujet, qu’ils trouvent, en situation, un corps et une humeur, un psychisme, une physique dynamique. Je dois les habiller au sens où, dans Pour saluer Melville, Giono fait endosser un vieux caban de marine au personnage Hermann Melville qu’il invente, une friperie d’occasion qui l’épaule idéalement, l’habite si bien qu’elle le métamorphose en lui-même pour son combat avec l’ange, et qu’il écrive enfin Moby Dick. J’équipe ainsi mes personnages, les épaule de noms empruntés à l’Histoire, à la littérature, au cinéma — Melville, Renoir, Babits, Kertész, Demachy, Corneille, Nádas, Reutlinger, Verlaine, Gombrowicz, Le Secq, Calvino, Hawthorne, Jason ou Grégoire, Laura, Vitalie, Magda —, répertoire onomastique privatif et électif qui confère non l’identité ou le caractère du possesseur, mais déteint et contamine le personnage d’une pré-existence à la sienne, ouvre le roman à une circulation de présences aussi occultes que tutélaires.

Nombre de femmes de mes romans portent des noms et prénoms de cette sorte, sans que j’en donne la clé (sans l’avoir toujours moi-même), mais ils les baptisent personnes plus que personnages, entités emplies de l’opacité de ce que le nom importe de sa vieille antériorité littéraire ou historique. De même les figures archétypales participent de leur genèse comme proposition liminaire, quitte à retailler ensuite le costume. Ainsi débute Dans la main du diable : « Qui de nous se souvient d’avoir aperçu ce jour-là deux femmes solitaires dans une allée du Luxembourg… ». La vieille dame et l’orpheline : tout lecteur se souvient d’emblée de ce couple inoxydable de la littérature populaire. Hommage inaugural au feuilleton et au mélodrame sollicitant l’entier imaginaire qui lui est associé mais, dix lignes plus loin, je rectifie le costume du mélo : la première occurrence de la voix d’Agota Kertész dit qu’elle est étrangère, une sans-papiers. Angoisse de l’expulsion des exilés en panne d’identité, actualité brûlante de l’immigration quand j’écris le roman ; qui l’est aujourd’hui encore.

Je n’écris pas « à la manière de », parodie ludique, pastiche ou contrefaçon servile de ce qui a comblé la jeunesse de mes lectures[14]. Je sais ma dette à Dumas, Féval, Zévaco, Sue, Dickens ou Twain, et Stevenson, au sublime Hugo, à Balzac ou à Zola ; aussi bien ma dette à la littérature eau de rose tant décriée, que je tiens pour plus subversive que n’en a l’air. Mieux que référence, je fais révérence, joueuse, amoureuse, à ces tutelles amies, mais pour les confronter aux réalités de mon temps. J’actionne les vieux ressorts pour aviver les questions qui m’occupent au présent, alors oui, mes personnages féminins (masculins tout autant) engagent mon actualité (féminine, citoyenne), impliquent sexe, désir, érotisme, et viol, inceste, avortement, enfantement, maternités et paternités équivoques ou toxiques, et toutes tyrannies de la fiction familiale, autant que du socio-politique et de l’Histoire contemporains.

S’il faut tenter un inventaire sommaire, j’ai un tropisme certain pour la vieille femme, — ma dette au conte — qui décline les figures d’autorité aux pouvoirs ambivalents, victime et réparatrice de torts, détentrice du secret, raconteuse manipulatrice, initiatrice tutélaire, dragon ou sorcière qu’elle soit cuisinière, chevalier d’industrie ou vieille institutrice folle, amérindienne gwich’in ou tante estonienne. Beaucoup de doubles, de sororités gémellaires. Plus jeune, quelle que soit sa condition, domestique ou héritière, elle entreprend, espionne, enquête, prend follement des risques, ment et trompe. Libraire résistante, étudiante allemande terroriste, aventurière de Far-West ou de guerre, elle force la contingence, improvise, abandonne mari et enfants pour fuguer à l’autre bout du monde, elle vainc, elle tue. Par deux fois, elle fracasse un crâne, au fer à repasser, à l’encrier en bronze. Elle pique de sa broche empoisonnée. Egorge au poignard, révolvérise. La dernière enfin est petite enfant, très souvent orpheline. Personnage pathétique et sentimental du mélodrame, l’orpheline est en réalité très dangereuse : ayant tout perdu, elle n’a rien à perdre, tout lui est dû, elle prend. En proie aux oppressions de leur temps, ce sont des femmes puissantes, libératrices pour elles-mêmes et pour les autres. Ainsi je fictionne au pugilat avec les réalités odieuses, les plie à ma guise et à plaisir, je rage et engage l’entièreté des attentes et des exigences de ma génération.

 

Dans le souvenir que je garde de vos livres, l’une des impressions les plus fortes et peut-être celle d’un double mouvement de l’écriture : d’une part le phrasé qui peut se déployer avec une ondoyante sinuosité, une ampleur et une richesse qui tendent à épouser la réalité facettée du monde et des êtres, sans que jamais ne s’alourdisse le tempo ; et d’autre part tout ce qui pourrait relever du fragmentaire, de la juxtaposition de détails, du montage d’éléments partiels et d’ellipses, ou encore ce qui s’apparenterait à la composition d’une mosaïque. C’est par exemple le cas dans Voie non classée (1985) où une petite portion du monde est perçue par fragments à travers les yeux d’une petite fille au seuil de l’adolescence, ou encore dans Chambre noire (1990), où la fragmentation prend un tour plus dramatique, car elle est celle d’existences confrontées à la corrosion de la mémoire, à l’effritement. En y réfléchissant, j’ai pensé à l’un des grands essais de Claudio Magris, L’Anneau de Clarisse, dans lequel l’auteur triestin médite sur quelques auteurs de la modernité européenne — Rilke, Musil, Svevo, Walser, entre autres — et considère que la crise culturelle dont ils témoignent est une « crise de la totalité » : « Il n’y a plus de sujet unitaire unique qui puisse, en regardant d’en haut, embrasser, sélectionner et unifier le multiple », écrit-il, de sorte que nous sommes désormais « exilés de la totalité ». Le héros du roman moderne, dit-il encore, est marqué par « une scission qui le sépare de la totalité de la vie et le divise à l’intérieur de lui-même ». Les écrivains auxquels s’attache Magris dans L’Anneau de Clarisse, aussi divers soient-ils, sont ceux qui cherchent obstinément un chemin entre une illusoire totalité et une funeste reddition au relativisme. À bien des égards, cette recherche n’est-elle pas aussi la vôtre ?

 

— L’effondrement a eu lieu la veille quand, au mitan du 20e siècle, je nais à un monde où se sont disloqués les empires, l’idéal des Lumières et de l’humanisme, or de cette catastrophe — boucherie de 14-18, extermination nazie, Hiroshima, guerres coloniales —, l’ouï-dire m’en parvient à retard et au compte-gouttes durant le temps lent de l’enfance et de l’adolescence myopes. Avant d’accéder à une lecture de ce divorce tragique qui bouleverse les représentations collectives, et jusqu’aux plus intimes, le temps est long d’acquérir échelles et cordes de rappel pour se hisser un peu en surplomb de l’Histoire, mesurer combien événements anciens et récents ont d’effets à titre personnel. D’autant que chaque matin une confrérie de fossoyeurs annonce la fin de l’Histoire, des idéologies, de la lutte des classes, de la poésie, de l’art et de la civilisation. Avec ma génération, j’hérite cette « crise de la totalité », une sidération existentielle qui a propagé philosophies de la nausée et esthétiques de l’absurde, abstraction picturale ; bref. Et le nouveau roman, flux de conscience d’un sujet immergé dans son présent, s’exemptant de tout jugement, repli sur soi par démission d’un quelconque engagement, de toute intention de représenter ou de modifier un monde assigné à sa dimension phénoménalement phénoménologique. De ce bain dépressif, il n’était pas aisé de s’extraire.

Raison pour laquelle j’ai laissé au tiroir mes premiers essais (ils y dorment encore), copies trop conformes à la production ambiante. Mon premier roman publié, L’Homme de Blaye, porte encore trace de ce que je tiens aujourd’hui pour une posture : surécrit, guindé et tortillé pour rendre compatibles ma folle envie de raconter et le dictat intériorisé de sacrifier au modèle. Stupéfaite qu’un critique fin renard (Matthieu Galey) décèle, sous l’afféterie de mise, les promesses d’un vrai écrivain. Grâce à lui, je crois, j’ai écrit le roman suivant, Voie non classée, où les points de vue biseautés d’une enfant concourent à une possible unité du monde clos (une impasse) où elle vit et, plus encore dans L’Insomniaque, où la disparition, l’absence subite et la mémoire fracassée trouvent leur équivalent dans la fascinante mosaïque du tombeau de Galla Placidia à Ravenne, dont chaque tesselle morcelle et réunifie à la fois la vision possible d’un monde pacifié. Tant il est vrai, comme le dit Serge Daney, qu’à nous, enfants de la Libération, la guerre a foutu la paix, au propre et au figuré.

Figures analogiques de cette rupture, la mosaïque comme puzzle visuel où se diffracte l’image composite, aussi bien le montage illusionniste du cinéma — langage majeur de la modernité (je l’ai enseigné) — ; la matière pointilliste du grain argentique ou du sable, comme celle punctiforme du nuage, atmosphérique ou nucléaire, me sont une matrice poétique, peut-être spirituelle, pour traduire un sentiment du monde écartelé entre effroi, angoisse mortelle de sa corrosion, de son atomisation, de sa désagrégation imminente, et besoin éperdu de lui postuler une éventuelle restauration, ou une réconciliation ; moins la nostalgie d’une unité perdue que le pari volontariste de sa réinvention.

Se peut-il que cette façon de percevoir, de sentir, d’éprouver à tout instant ce dilemme, finisse par générer certain maniement du langage qui, à force de livres, se manifesterait dans un style. Plus qu’à la maîtrise technique ou rhétorique, écrire tient au tempo corporel. Respiration, cadence du souffle, rythme cardiaque qui, autant qu’en musique, produiraient un phrasé. Un effet tonal qui relève en même temps (est-il possible ?) de l’artifice construit et de l’intuition organique afin d’obtenir que, parties et sous-parties grammaticales, mots après mots en un certain ordre agencés et enchaînés, produisent une ligne mélodique adéquate au sens. Je ne teste pas ma phrase au « gueuloir » comme le cher Gustave, mais il me faut la vocaliser muettement, la tordre et remanier, la recomposer jusqu’à la plier à ma langue. Ce sont aussi bien trois syllabes au lieu de deux qui élisent tel mot, exigent d’abréger la phrase en nominale, à en suffoquer le rythme ou à le prolonger en période, autre asphyxie, ou amplification fluviale qui ramifie ses affluents en bras perdus. Enfin une manière — c’est un sport de combat — de la suivre à « l’aventure » gionienne tout en la tenant en strict attelage. Sans renoncer à mon goût du verbe, de la tournure un peu rares, de les sortir du grenier et les rendre de neuf au présent de la langue française. Enfin, des plus cruciales, la cheville musicale des ponctuations, rectifiée à l’infini : point, point-virgule et virgule, scansion décisive, parfois par omission. Durant tout ce temps-là, il s’agit de focaliser jusqu’à loucher sur le mot, la phrase, sans jamais perdre la vue d’ensemble, l’amont et l’aval du roman, de doser la séquence, expurger la digression, ou la conserver, selon l’équilibre général. Comment cela produit-il une lecture ?

Ce m’est le plus grand mystère, pour moi lectrice de livres, et pour le lecteur de mes livres : comment arrivons-nous à résoudre ensemble cet insoluble paradoxe de la temporalité longue, de l’étirement très long et laborieux du pas à pas — mot à mot — de l’écriture (deux pages quotidiennes sont une performance), et la temporalité relativement rapide : quelques minutes pour les lire une fois imprimées. Comment ces deux temps inconciliables fusionnent-ils dans l’activité psychique de lire. Comment est-il possible, au final, que ce qui a fait l’objet d’un tel millimétrage puisse être parcouru comme si le texte coulait de source, enfin comment le phrasé d’un écrivain parvient-il à produire sa voix dans l’oreille interne du lecteur, jusqu’à composer, comme en musique toujours, une harmonique, une singularité vocale et mentale commune telles que la rencontre a lieu, que s’accomplit ce lien d’être à être si secret, si intime qu’en rendre compte défie la raison, la sémiotique et toute la psycholinguistique avec leur caisse à outils.

Les neurobiologistes tiennent que toute lecture, pour être devenue oculaire et muette, n’en continue pas moins de mobiliser l’appareil vocal en totalité : sur un mode subliminal, lire sollicite la vocalisation et l’articulation, implique larynx, palais, sinus, dents et jusqu’au rythme respiratoire. Cette synchronisation corporelle serait alors d’ordre chamanique : en lisant, nous incorporons littéralement la langue, la voix et l’accent, le timbre, le souffle des absents, nous proférons de nouveau la parole spectrale de ceux qui se sont tus dans l’écrit. Si dès qu’un vivant abîmé dans le silence et la solitude de sa lecture tend l’oreille, la leur prête ou la leur donne et qu’alors ils se lèvent en nous comme de vivants présents, cette occupation serait la plus miraculeuse trouvaille de la condition humaine.

Parmi mes romans au plus ou moins long cours, il est des textes de très court métrage, dont je jalonne de loin en loin mon travail d’écrivain comme autant de pauses. S’ils restent narratifs, ce ne sont nouvelles ni « art poétique » à usage privé, j’y dialogue plutôt avec un tiers : « Avant que nous ne nous endormions », ou « Avant que nous ne nous réveillions, il faut que je te dise … ». État d’être indécis entre veille et sommeil, temps propice à laisser aller la songerie qui convoque certains de mes motifs d’écrire et, en même temps, l’instance primordiale du lecteur à qui je m’adresse. Ainsi L’Amour de loin, Hongrie, ou La Première Fois, mais c’est me semble-t-il surtout dans La Rotonde que je cherche réponse à cette « crise » ou cet « exil de la totalité » dont parle Claudio Magris.

En fait, c’est un récit impossible qui n’a de temps à déployer que celui d’une balle de fusil traversant l’espace d’un paysage, vu à 360° du promontoire d’une rotonde par une instance narratrice, à la fois omnisciente et privée de perspective. Le temps du récit occupe celui de presser la gâchette, de la détonation qui propulse la balle vers son impact à l’autre bout du paysage, qui n’est sa visée, sa cible ni son objectif, mais son destin, ou sa destination. Selon que l’infléchissent la poudre, le vent, et la balistique. Toute balle a son billet dit-on, alors le sien est qu’elle soit une balle perdue, trouvant à se ficher dans le cou d’une belle à l’ombrelle, laquelle la prend pour une piqûre d’abeille.

Durant cette trajectoire très lente et très rapide, interviennent simultanément de multiples événements très proches et très lointains, micro et macroscopiques dispersés dans le paysage qui, par la distorsion paradoxale du temps imparti, sont la somme d’un roman inécrit, dont personnages et actions coprésents sont séparés et cependant liés par causalités et effets réciproques, hors toute linéarité narrative. Un laps expérimental, sorte de compression et de déflagration où le temps est de l’espace, et réciproquement. Ce dispositif équivaut au panoramique comme installation visuelle d’un monde en trompe-l’œil, machinerie optique d’une totalité idéale enfermée dans sa circularité à 360°, étendu à sa rotondité sphérique : une utopie où tout advient et rien ne s’accomplit. Et, si ce monde a une logique, la balle atteint (rejoint) son point de départ ou, selon l’anneau de Moebius, il revient sans cesse sur lui-même, sans fin ni commencement. Alors quelle cible le roman (la balle) vise-t-il, quel est son dessein — sa destination —, et quelle expérience de pensée procure-t-il au lecteur ? En quel état le roman échoue (échoit)-il, quelle est son échappée ? Est-ce un impact mortel ou une piqûre d’abeille ?

Je crois avoir écrit ce texte à l’intérieur et à l’extérieur — est-il possible ? — d’une boule en verre, préfiguration de la boule à neige : dans un vertige de temps et d’espace illusoirement homogènes, où tout se concentre et se difracte en correspondances internes. Le temps de la balle est aussi celui du one shot du fusil photographique, de l’ordre infinitésimal de la fraction de seconde et qui étire sa durée mémorielle, temps de naître et de mourir : au centre du texte Je nais, je crie. Tout a lieu dans ce cri, a déjà eu lieu en même temps qu’il va avoir lieu, n’aura pas lieu, finitude et globalité fusionnées, éclosion-explosion simultanée d’un monde multiple et un, irréductible à un récit : ai-je le temps de l’écrire ? Je ne l’ai jamais écrit, il était déjà écrit en puissance, à peine commencé que fini, ou plutôt déjà achevé sans avoir commencé, une pure proposition et je n’en finis pas d’essayer de le lire sans rien y comprendre vraiment — peut-on être son propre lecteur ? —, perplexe devant ce que j’ai joué là, et que je rejoue encore aujourd’hui en poursuivant mon travail d’écrivain.

 

Anne-Marie GARAT

[1] Je suis en retard, dit le lapin agile lorgnant son oignon, et Alice de se précipiter dans une poche sans fond du temps ensommeillé, qu’elle a tout loisir d’explorer …

[2]. Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Seuil, 1977.

[3]. La perte, totale ou temporaire d’un cours d’eau, désigne aussi le lieu de sa disparition, faille ou gouffre. Quand une nouvelle perte se produit en amont, la plus basse n’étant plus alimentée, on parle alors de perte fossile.

[4]. Contes de ma Mère l’Oie orthographie par péjoration (volaille jacasse) le titre premier de Perrault, Les contes de ma Mère l’Oye. L’oye ou l’ouïe, c’est-à-dire l’oreille, étant conduit et réceptacle auditif primordial, des annonciations comme des récits fondateurs transmis par l’oralité.

[5]. La seule fée serait la clé, absurde dispositif puisqu’il ne ferme ni ne défend rien, étant donné que chevillette et bobinette sont extérieures à la porte, mécanisme rudimentaire (ancien, enfantin) d’un verrou qui ne cède que si est prononcée la formule. Une telle ouverture équivoque entre choir — tomber — ou échoir : à toi de choisir ce qui « tombe » sur toi, ce qui t’est échu, te choisit ou t’est dévolu. À toi d’entendre (d’ouvrir) le conte selon ta propre clé de lecture.

[6]. Il va de soi que cela se passe à la veillée, à bas bruit au coin du feu, dans le demi-ensommeillement propice au rêve bachelardien où s’épousent et se subjuguent mutuellement raconteuse et narratrice.

[7]. Henri Michaux, La nuit remue (1935), Gallimard, 1967.

[8]. Le portrait de studio de Varsovie, p. 134 in Photos de familles, un roman de l’album, Anne-Marie Garat, Actes-Sud, 2011.

[9]. Arlette Farge, Le Goût de l’archive, Seuil, 1981. Aux archives de Whitehorse, j’ai pu feuilleter (avec des gants) le registre des premières parcelles de la ruée, voir les signatures de Skookum Jim et de George Karmak découvreurs de la Rabbit Creek, et aussi les légendaires « cartes folles » qui ont égaré tant de chercheurs d’or.

[10]. Gerhart Seger, Oranienburg 1933, J’accuse, La pensée sauvage, 1984. Publication originale en allemand aux éditions Graphia, collection « Probleme des Sozialismus », Karlsbad (Tchécoslovaquie), 1934. Traduit aussitôt en plusieurs langues. En français, Edition J. Crès, 1934.

[11]. Le nom d’Ardenne portant en lui sa référence rimbaldienne il serait too much de l’y expédier. Je reviendrai plus loin sur le baptême des personnages.

[12]. J’ai pourtant trouvé Onayepa sur un site d’ethnolinguistique canadien et traduit en Princesse de l’hiver — idéalement raccord avec la boule à neige ! Lequel s’avère un fake grossier révélant certain mépris universitaire envers les « premières nations » que le Canada a spoliées et génocidées.

[13]. Scrupuleusement empruntés à l’ouvrage de l’anthropologue Nastassja Martin, spécialiste des peuples arctiques : Les Âmes sauvages. Face à l’occident, la résistance d’un peuple d’Alaska, La Découverte, 2016.

[14]. Je préfère parler de jeunesse des lectures que de lecture de jeunesse, du moins ce qui est rangé aujourd’hui sous ce titre. Expérience première, entrée en littérature par la voie imprévue de textes qui ne sont pas écrits « à l’intention » de l’enfance ou de la jeunesse.


L’homme qui rétrécit

The incredible shrinking man – Jack Arnold (1957)

27/04/2020.

C’est une impression intermittente mais assez pénible que de sentir rétrécir entre les quatre murs du confinement alors que le monde se dilate à la démesure de la pandémie, ou bien rapetisse-t-il aussi d’être assigné à penser sa finitude, la mort, et toutes cette sorte de choses. Cette perte d’échelle est-elle un des troubles de l’intellection et du sensoriel qu’observent les cliniciens chez les gens livrés au vertige existentiel de la réclusion ? Le fait est qu’en cette occasion L’homme qui rétrécit offre une occasion royale de se remettre d’aplomb.
Un champignon de nuage grossit à l’horizon du générique, puis nous surfons sur des vagues, de l’écume, enfin une voix nous parle, et c’est rassurant. Un homme est allongé au soleil sur son bateau, c’est lui que nous entendons, ou plutôt sa voix intérieure, convention narrative, tout va bien. Rien ne va du tout. Cette voix provient du paysage d’océan, des vagues, du ciel, du vent, d’un espace non localisé, d’un passé ou d’un futur indéfini, autant dire de nulle part concevable.
L’histoire est connue : contaminé par un nuage toxique lors d’une sortie en mer, Scott Carey se met à rapetisser sans recours, sans fin, proprement sans fin, géniale idée du film qu’il n’ait pas de fin sinon dans ce qui s’annonce dès la première image : eau et ciel originels qui sont notre milieu naturel, notre histoire.

Le prologue présente un jeune couple conforme à la plastique des années 50, tous deux beaux et blonds, sagement occupés au bronzage, Louise en short et tee-shirt, Scott en maillot de bain, mais guère d’érotisme dans cette semi-nudité. Plutôt copains qu’amants dans la gestuelle sans élan, le babil vacancier, bisou rapide concluant le simulacre en mineur d’une scène conjugale : qui ira chercher de la bière dans la cabine ? Le scénario exigeant que Louise soit à l’abri quand déferle le fatal nuage, elle cède ; contre la promesse que Scott prépare le dîner. Inversion des rôles qui, pour l’Américain de l’époque, trouble la norme. D’ailleurs, même s’il s’en baptise « capitaine », ce bateau n’est pas le sien : c’est son frère Charlie qui le leur a fourni, lui rappelle-t-elle incidemment. Cet échange légèrement sur joué met à mal le couple idéal : Je voudrais t’épouser, taquine-t-il, Nous sommes mariés depuis six ans, riposte-t-elle. Lui : il me semble qu’il y a six minutes. Le temps a si vite passé, rien ne s’est passé ou si peu, autrement dit on en est au même point. Sous le badinage, aveu que le mariage reste à consommer, couple sans enfant, eux-mêmes enfants jouant au couple, ce prologue brouille la scène de la croisière idyllique. Alors le nuage éternué par l’atmosphère peut poudrer l’homme de son scintillement inquiétant, matérialisant ce que nous venons d’entendre : corps célibataire, mal assuré de son identité virile, désormais cellophané d’un mystérieux préservatif nacré qui l’isole du monde et fait de lui le mutant tragique du reste du film.

En fait, le cauchemar a déjà commencé, directement issu de la menace atomique – combinée ici à la contamination d’insecticides – obsession de l’ère post-Hiroshima qui hante le cinéma américain, inspire à Bergman, Watkins, Imamura ou à Tarkovski et bien d’autres, des films où la terreur nucléaire détruit l’âme des hommes autant que leur corps. La catastrophe prend ici la forme insidieuse de ne concerner qu’un seul et sans effet immédiat : l’incubation dure des mois avant que le symptôme ne se déclare. Si le film isole d’abord le « cas Carey » en soumettant sa personne aux instruments de mesure – toise, pèse-personne -, à l’examen clinique par toute gent en blouse blanche cherchant en vain l’antidote (pas de test, pas de vaccin), le promeut en affaire nationale avec harcèlement médiatique, la dimension collective s’estompe au profit d’un drame tout personnel : c’est le monde de Scott qui se défigure. Malgré la bonne volonté compassionnelle de Louise, le processus du handicap s’enclenche. Ostracisme social, éviction professionnelle – il perd son travail, son salaire (fournis par son frère encore), son statut de partenaire, le couple, l’amour se dégradent entre tension et pitié odieuse. Le contaminé n’est pas contagieux mais, devenu assisté pour tout geste domestique, l’homme diminué tombe dans la dépendance, perd l’estime de soi, condamné à l’espace domestique dans lequel il est dès lors confiné.

On a, à juste titre, loué Jack Arnold pour l’effet visuel, simple mais saisissant, consistant à transférer la métamorphose au décor. Ce sont évidemment les objets, les meubles, les murs qui grandissent, d’eux vient le malaise, puis l’effroi de leur progressive et inéluctable disproportion, canapé, téléphone, crayon, le moindre article ordinaire devenant énorme d’un plan à l’autre quand la morphologie du héros (de l’acteur) reste stable, même une fois vêtu d’habits enfantins, puis qu’enfant il semble devenu, petit garçon d’une épouse devenue mère, monstrueuse anomalie. A laquelle le spectateur adhère, guettant à chaque raccord la disjonction des deux plans de représentation, autonomie corporelle du personnage et décor mutant, acquis à la distorsion relative qu’installe la fiction, jusqu’à sa mise en abîme quand Scott est logé dans une maison de poupée emboîtée dans sa propre maison, un jouet quand lui-même est celui de sa propre mue.
Durant que le monde le quitte, ou que lui s’en sépare, Scott entreprend d’écrire son journal – de confinement, pourrait-on dire -, à mettre des mots sur ce qui lui arrive d’étrange, d’intolérable, à tenter d’énoncer ce que l’événement inouï provoque de chaos intérieur. Recours pathétique à l’écrit que tout un trouve en ce moment pour conjurer ce qui le dépasse, arrimé au crayon (au clavier) comme à une bouée dans le naufrage. D’ailleurs le crayon, le cahier, trop grands pour lui, sont vite évacués dans la débâcle.

L’écran des transparents où se meut désormais sa femme lui interdit tout contact avec elle, il est dans sa bulle, elle dans la sienne, espaces en inéquation définitive. L’irréalisme même du trompe-l’œil provoque ce vertige psychique d’assimiler la détresse de Scott à une construction onirique, un cauchemar de cinéma aussi factice et aussi vrai qu’un rêve freudien : le rétrécissement masculin entier valant pour atrophie fonctionnelle et symbolique du pénis, fantasme d’impuissance qui obsède tout un, l’enfant le premier, son phallus dévalué par celui du père, inapte à assouvir le désir féminin.
Car le décor grandit, mais la femme donc ! Maintenant immense, impossédable ainsi que l’annonçait le prologue – ainsi qu’elle apparaît dans le sonnet baudelairien. Mais, bien loin du rêve du lilliputien s’endormant entre les seins de la jeune géante comme un hameau paisible au bas d’une montagne – le hameau est dépourvu de clocher -, loin de la volupté d’être exempté de démontrer sa virilité, Scott s’affole de sa réduction, submergé par la peur, le désespoir, l’humiliation de son infirmité risible, la colère de sa déficience, de la farce qu’est l’invitation de Louise à venir dans son (leur) lit. Ecrasé par le gigantisme de la maison, mais surtout celui de sa femme, désormais hors d’atteinte d’une étreinte, la toise le lui a pourtant signifié : il n’est plus à la hauteur. Il n’est plus de taille, s’il l’a jamais été, à assouvir la demande sexuelle – son alliance a d’ailleurs très vite glissé de son doigt devenu trop mince. Dés lors le colosse féminin domine, bien plus terrifiant que toutes les mutations du monde alentour, et si Scott trouve brève consolation auprès d’une jolie lilliputienne de cirque*, c’est sans lendemain : lui s’en va régresser en un nanisme bien plus épouvantable.
Epouse ou mère, la femme castratrice, topos de l’imaginaire américain, appartient plus anciennement à la tradition populaire raillant le phallus défaillant. Mon père m’a donné un mari, mon dieu quel homme, quel petit homme… Le chat le prend pour une souris, il se perd dans le trop grand lit, rôtit dans la paillasse qu’allume la bougie : le film réalise la hantise des poucets et poucettes du conte. Comme dans la chanson, le chat – la chatte ? – de Louise, félin prédateur, horrible boule de poils suggestifs dont la gueule affreusement endentée menace Scott de dévoration, séquence d’anthologie. Le petit mari est introuvable : le chat l’aura mangé. Hypothèse à laquelle se résigne Louise sans trop sourciller. Scott n’existe plus pour elle, bel et bien mort et digéré. Elle quitte donc la maison, en compagnie de Charlie – dont le talon manque d’écraser son frère devenu si minuscule qu’il leur est invisible, inaudible. Le rival achève le rapt de l’épouse, assez consentante : en voiture !
Ainsi la première partie du film illustre-t-elle les affres d’une subversion de l’ordre naturel. Quand la perspective de grandir compense la désespérante petitesse de l’enfance, offre d’accomplir la promesse du programme biologique de croissance et d’affirmation de soi, croyance de toute jeune humanité, Scott est condamné au processus inverse du rapetissement, à l’inéluctable réduction qui confisque toute relation équitable au monde, commuant le destin naturel en son contraire, cauchemar absolu.
Or si Scott s’amenuise, il ne redevient pas enfant. Bien que sa taille coïncide un moment avec celle-là, rien d’infantile en lui. Il devient seulement un homoncule de plus en plus petit mais intact dans sa complexion, ses sentiments, ses ressources physiques et mentales décuplées par la situation. Tant qu’il se mesure à la femme, espère d’elle assistance, amour, il n’a qu’angoisse pour réponse, acculé à s’affirmer en vain, à revendiquer la reconnaissance de son infortune, d’abord objet de compassion, puis de répulsion de sa part. Mais dès que définitivement éjecté par Louise – c’est la porte qu’elle laisse ouverte qui le projette dans la poubelle à la cave -, dès qu’il y bascule en une tragique chute d’ange déchu, dès que hors de vue et ne comptant plus pour personne, c’est une autre histoire, un autre film qui commence.
Délivré du combat inutile, exclu de la communauté humaine, de ses normes, du quotidien étriqué, il devient le héros d’une équipée solitaire face à l’adversité brute des choses. Poids, hauteur, épaisseur, densité matérielle, défis mécaniques, stratégiques, lui font réinventer la techné – le contrepoids, le levier, le grappin, le harpon, le feu -, habiller sa nudité d’un lambeau d’étoffe, prêter fonction d’outil, d’arme, aux expédients de rencontre, un clou une épingle de couture, trouver à manger, enjeu trivial et vital ; en l’occurrence, un morceau de gâteau rassis, plus gros que le rocher de Sisyphe, et pour cela franchir des canyons, escalader des falaises, créer ses propres défenses contre l’ennemi qu’il est à lui-même, contre l’hostilité bestiale, rendu à la loi de la proie et du prédateur : combat de titan avec la phénoménale araignée velue, gueule et crochets hideux, dragon, sphinx et harpie, vampire, résumant tous les monstres mythiques. Accédant alors à la dimension épique de l’homme en lutte pour la survie face à l’outrance du monde, à ses menaces, à son indifférence, il déploie courage, ténacité, résistance, invente les solutions : il s’adapte. Merveilleuses, enivrantes, et consolantes vertus que l’ingéniosité, l’intelligence, la ruse inspirée d’Ulysse, afin de déjouer les Dieux, de domestiquer le monde : penser, vouloir, vaincre. Qu’importe alors sa taille car, le rapetissement extrême ayant annulé les questions facultatives, Scott est désormais assigné à accomplir l’entière condition humaine, son aventure anthropologique. Emporté par la fuite de la chaudière – déluge biblique, tempête homérique qui devraient l’engloutir -, il survit au naufrage puis, sorti vainqueur de ces épreuves initiatiques, il est rendu à la question essentielle de la raison de vivre.
Que reste-t-il à vivre dans cette condition qui nous est faite, qui vaille mieux que la mort ? D’un élan forcené, le héros franchit le pas. Se hisse à l’extérieur entre les grilles du soupirail, se propulse vers l’imprévisibilité radicale la vie dans un dehors où se réconcilient sa mesure et celle de la nature. Sublime pas en avant sous la nuit étoilée, moment d’émotion pure qui dit le pari métaphysique de l’humanité en marche, au seuil de l’existence, de la connaissance. Il s’enfonce dans la végétation du jardin telle une jungle des commencements ; chaque brin d’herbe, d’humus, assise terrestre et constellations célestes rétablis en leur équation parfaite, et nous le perdons de vue. Ou plutôt, en annulant toute différence macro et microscopique, l’image rétablit une équivalence proprement infinie, ainsi le rejoignons-nous à cette échelle pascalienne des grandeurs, qui est celle de la conscience.
Scott ne disparaît pas au sens du dénouement mortel, ici éludé : pas de fin à cette histoire. L’homme qui rétrécit n’est soustrait qu’à notre perception, inapte à distinguer le grain argentique ou le pixel de l’écran. Grain de sable, de cendre, de poussière, atome, particule infinitésimale, il est irréductiblement à notre image, et s’il disparaît à notre vue, trop courte, nous le savons présent puisque nous continuons d’entendre sa parole, son langage, sa pensée, intelligible à la nôtre ses semblables : dans l’invisible où il s’abîme, il n’est aucunement égaré, très proche au contraire, au plus près de nous, c’est pourquoi ce film nous concerne, nous bouleverse.
« D’autres radiations viendront des mers et des continents, prophétise sa voix, d’autres hommes me suivront, je suis l’homme du futur. Si l’infiniment grand et l’infiniment petit sont deux extrêmes du même concept compris dans le cercle gigantesque de l’univers, si cela a un sens, alors ce qui m’arrive en a un. J’existe toujours », proteste la voix que nous entendions au début du film et si elle nous parvient encore, c’est que rien n’est perdu. De quoi nous remettre un peu d’aplomb en ces temps de catastrophe mondialisée…

L’astuce des trucages, l’irréalisme de la fiction n’altèrent pas la représentation mais l’intègrent à notre imaginaire comme promesse vraie, exaltante, effrayante de grandir, c’est-à-dire de devenir un peu plus humains, promesse que tient le film dans son récit paradoxal. Si pour accéder à la grandeur épique de l’humanité, à sa dignité, il nous faut d’abord renoncer aux aliénations du quotidien, à la triste guerre du sexe, à la vaine compétition économique, le sacrifice n’est pas bien grand, le film nous en convainc. Exit le piètre mari, le cadre moyen de l’american way of life, la dérisoire possession de la maison et ses gadgets, les mœurs conformistes, tandis que sous nos yeux le fade jeune homme du début fait place à un autre, transformation à vue, proprement fantastique, du corps de l’acteur, sans effets spéciaux cette fois. Vêtu de hardes primitives, sa chair meurtrie par les épreuves, sa musculature, sa gestuelle s’érotisent, conquièrent la beauté d’un mutant fragile, la jeunesse d’un ange barbare. Plus de couple, de sexe, de famille, de calculs ineptes, balayés par le souffle prodigieux du rêve, soit-il un cauchemar.
L’homme qui rétrécit, film sans enfant, sublime l’imaginaire tourmenté de l’enfant en nous et Jack Arnold, qui a produit les créatures mythiques parmi les plus troublantes du cinéma avec ses monstres des profondeurs et de l’ailleurs, nous offre de refluer en nous-mêmes sans nous amoindrir, interroge sur le mode fantasmatique nos raisons de vivre au présent, et à l’avenir. Par les figures du cinéma autant que de la littérature, nous en avons urgent besoin pour revitaliser le réel avant que n’éternue le prochain nuage.

Anne-Marie Garat

*unique séquence du film qui ne soit pas de studio, extrait en hommage à R. Flaherty qui commande à J. Arnold débutant de tourner au parc d’attraction de York et l’associe au montage, lui donnant « sa première leçon de cinéma » (entretien J. Arnold/J.Landis, Cahiers du Cinéma N°337, juin 1982)


Les Gafa ne créent aucun lectorat…

Paru dans Le Monde numérique, 27 dec 2019.

Quand oiseaux, insectes et vermisseaux expirent, que fondent banquise et glaciers, s’érodent les dunes, il nous reste encore quelque trois mille librairies indépendantes – le chiffre repart même à la hausse, dit-on : quel autre pays au monde en compte-t-il autant, de quoi nous plaignons-nous avec tant de nouveautés, la virevolte de titres sur les tables, le prix du livre unique ? De ce que le marché amazonard, champion de la distribution et de la livraison express, prescrive l’achat sur plateformes et par cookies de livres à la tonne, stockés en entrepôts robotisés, débit optimal des meilleures ventes de papier traité en marchandise, consommation de masse du prédigéré sur le mode industriel. Bientôt sera proposée la lecture en accéléré comme des séries sur Netflix. Ah, que pillotaient lentement deçà delà les libres abeilles de Montaigne pour en faire après leur miel…
Qui croit que le gang des Gafa alliés « pour l’intelligence artificielle au service des citoyens et de la société » a vraiment pour visée philanthropique la culture, la connaissance et la liberté des consciences, des pensées, de l’imaginaire, quand il traite le livre en quelconque produit commercial, que ses moteurs de recherche hystérisent le clic au clavier selon le principe du « Vendredi fou » permanent, de surcroît traite son personnel tel un sous-prolétariat – cela commence à transpirer. De cette nuisance sont complices les malades du je-veux-tout-vite-à-l’instant, prurit infantile d’assouvir leur pulsion par pathétique déficit existentiel. Les Gafa ne créent aucun lectorat, aucune émulation intellectuelle, ils siphonnent juste la librairie indépendante.
Or s’il est encore une ruche magique qui produise le miel du butinage artisanal, un lieu de résistance à l’abrutissement systémique, c’est la librairie de quartier, zone urbaine ou rurale : une entreprise quasi futuriste quand il s’agit de réviser d’urgence nos mœurs consuméristes : c’est le commerce de proximité le plus équitable, faible bilan carbone du circuit court, denrée sans date de péremption depuis Homère, transmissible à l’infini des générations, auto immune de l’oubli et recyclable sans perdre sa facture intrinsèque parce que chaque livre transitant de la main à la main, du cœur au cœur, d’âme à âme, enferme une valeur d’échange, d’ordre spirituel, plus-value d’une empreinte qui affecte son contenu, quel qu’il soit.
Car chaque livre se souvient de la circonstance, du moment et de l’endroit, de la personne par qui nous en fut échue la lecture, ce temps d’appropriation intime soustrait au bruit du monde par lequel nous sommes mieux au fait de notre existence, plus vivants. Aucun drone de livraison ne remplacera ce qui opère en secret dans la délivrance motivée d’un livre, la qualité du sujet qui le destine, l’adresse réfléchie de son geste, et même le délai parfois différé de l’attente, aiguillon du désir. C’est que la librairie est un havre de lenteur à échelle humaine, en contravention avec la vitesse totalitaire. Là se réconcilient les temporalités paradoxales de l’écriture au noir, si lente, méditative – des mois, des années – et celle de la lecture – quelques heures ou jours ; celle de la mémoire des littératures et de son expérience au présent. Le libraire indépendant est le passeur entre ces rives, et aussi gardien du fonds, onéreux pour sa trésorerie mais luxe de la durée offerte au catalogue des livres hors l’actualité tyrannique, hors la saison, le siècle.
Lecteur émérite, épris des choses de l’esprit mais astreint à la prosaïque gestion comptable, il est aussi technicien de surface, artiste de vitrines et déménageur de cartons, à s’en casser les reins. Une personne rare dont la culture, le jugement critique, le discernement et parfois la faculté divinatoire s’ajustent au désir informulé, aux affinités occultes du passant, épouse et parfois devance ses attentes, ses rêves, ses sentiments, ses faims, ses inquiétudes. Pédagogue et confident, amical pisteur des chemins écartés, sentinelle des forêts intérieures, médiateur hors pair, instigateur de rencontres et de débats : quand l’on incante tant le lien, le vivre-ensemble, lui est tous les jours au charbon en accueillant les publics, à commencer de l’enfance, de la jeunesse, pour qui franchir le seuil est un acte fondateur autant que de la bibliothèque.
Si je trouve la librairie pleine en arrivant, je ne me dis pas que Garat attire les foules. Je sais que s’accomplit ce soir-là le petit miracle d’une communauté fidélisée, soudée par joyeux partage, confiance et estime conquis au fil du temps grâce à la générosité contagieuse des libraires et – foin des gros mots – qu’il s’agit d’amour, du lait, du sang et du miel de la chaleur humaine. Cette besogne noble de la librairie indépendante, de haute portée sociale et culturelle, est notre bien commun et l’honneur d’une démocratie : pour ce, elle doit bénéficier de loyers modiques, de lois défensives, de soutiens institutionnels, autant dire d’une effective volonté politique.

Anne-Marie Garat


Consentement, ou comment faire porter le chapeau

Janvier 2020.

Puisque Le consentement est en librairie, profitons-en pour chausser nos bésicles et relire le conte de Perrault en sa stricte version originelle, avec sa conclusion sans appel : Et, en disant ces mots, ce grand méchant Loup se jeta sur le Petit Chaperon rouge, et la mangea.

Epilogue anéantissant que nul chasseur obstétricien bénévole ne corrige ainsi que dans le sauvetage des optimistes frères Grimm. Les bûcherons, seuls adultes des environs, tournent le dos, trop à leur business forestier – où sont donc les pères ? Et ici nulle mise en garde préalable ou d’interdit bienveillant de femme maternante : la mère envoie sa fille au casse-pipe voir là-bas, tout là-bas si elle y est. Chez sa propre mère, justement. Celle qui a affublé la fillette du fatal bibi rouge, si incongru que partout à la ronde on la coiffe de ce surnom, qu’on croit pittoresque et sympathique quand, comme tout sobriquet, il la stigmatise. Car ce couvre-chef, risible au 17ème siècle, n’est bonnet ni capuche mais bandeau à bourrelet anachronique, aberrant sur une tête enfantine : de la petite fille de Village il en fait une vraie bimbo en string à paillettes, telle que la veulent ses mères imprudentes, écervelées insécures, que la joliesse de la fillette rend folles. Deux fois répété, le mot a son pesant au siècle des mortelles passions raciniennes.

Tout est donc en place pour jeter Vanessa dans la gueule du Loup. Qui n’a chez Perrault langue rouge ni yeux effrayants. Au contraire, rien de rebutant chez ce grand seigneur méchant homme, qui a le langage policé du roué, use de l’inversion interrogative et du performatif : je m’y en vais par ce chemin ici et toi par ce chemin-là. Le loup ne perd pas son temps au jeu des alternatives, comme dans les variantes : qui mieux que lui connaît la voie qui convient à sa nature de petite femelle, à son goût puéril des plaisirs buissonniers, noisettes, fleurs et papillons. En apéritif du sien propre, féroce. Le cynique s’octroie le plus court chemin, en droite ligne logique pour foncer repaître sa grand faim. Mais il sait aussi jouer comme de bonbons des formulettes ludiques de volubilité, chevillette & bobinette, contrefaire sa voix mâle, l’adoucir et, une fois caché dans le lit sous la couverture, n’a même plus besoin d’un déguisement de mamy-gâteau pour donner le change. A ce point rendu, ne reste qu’à manier l’impératif : viens te coucher avec moi. Devant cette nudité scabreuse, la mouflette est bien étonnée de voir comment sa mère-grand est faite en son déshabillé. Etonnement qui, au 17ème siècle vaut littéralement pour sidération. Donnant lieu à l’inventaire anatomique de toutes propriétés lupines, fort démesurées – impitoyable dialogue de questions exaspérant la concupiscence –, excepté de l’attribut viril, bienséance classique oblige. Celui-ci métaphorisé en l’affreuse gueule endentée : viol, dévoration, cannibalisme pédophilique, carnage et point final. Pur cauchemar.

En son atrocité primitive et sa concision exquise, le texte acquiert une actualité brûlante pour conter ce qui advint à Vanessa Springora, treize ans : acquiescement complaisant voire connivence d’une mère qui devait l’épargner, la protéger – encore une fois où le père est-il ? -, d’adultes complices voire instigateurs du délit d’abus d’enfant. Naguère applaudi avec gourmandise égrillarde par le pape des littératures, agréant l’obscénité sous couvert de licence artiste (le même trouvant récemment la jeune Greta Thunberg peu sexy à son goût), laissant ridiculiser la seule, Denise Bombardier, qui osa sur son plateau de télé appeler un chat un chat, et cet acte un crime. Qu’amnistiaient en choeur les beaux esprits, assez opportunistes pour se la jouer libertins, de peur d’en louper une. Dire que d’aucuns déplorent la perte de cette époque si joyeusement transgressive, et trouvent normal que les deniers publics du Ministère de la Culture soutiennent ses adeptes.

Et dire encore que tant prennent pour folklore le genre du conte, versé du populaire aux femmes, à l’enfant – même engeance pénible, crédule, ignare -, quand s’y manifeste le génie le plus haut de notre culture. En particulier dans celui-ci, que Perrault porte à l’incandescence noire en ciselant, à la virgule près, l’avertissement intemporel qu’il versifie dans sa Moralité, enseignant à de jeunes enfants/ Surtout de jeunes filles/ Belles, bien faites et gentilles que des loups le plus dangereux est celui d’humeur accorte, sans bruit, sans fiel et sans courroux. Petits enfants d’Asie et d’ici, fuyez le prédateur doucereux, les ruses et les feintes de l’écrivain prestigieux qui se glisse impunément jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles (jouxtant le lit). Ce monstre convoite à la folie votre chair fraîche, vous subirez ses sévices et, manipulateur, suborneur, il vous fera même porter le chapeau – le chaperon – de sa faim lubrique au prétexte de votre « consentement ». De votre rapt, il fera un ravissement. Une histoire d’amour partagé. Emprise pédophile que la loi française répugne encore aujourd’hui à qualifier de viol ; une gamine de 11 ans en fit récemment les frais.

Mais il se peut que ce conte délivre à la lecture (avec bésicles) un message subliminal plus terrifiant, encore plus flippant en morale commune, quoique fort salubre à toutes époques, en tous lieux : petites filles, méfiez-vous avant tout de vos mère et mère-grand. De celles qui devaient vous aimer et protéger, vous aider à grandir et qui, par dévoiement de leur propre sexualité, ou de leur intérêt, saccagent la vôtre : « ravage » des mères envers leurs filles, selon le mot de Lacan. Plus généralement, gardez-vous des grandes personnes. Des pères absents, des parents inconséquents, des profs, des médecins et des juges qui vous abandonnent à vous-mêmes, et au premier fauve venu ; s’ils ne le sont eux-mêmes. Ne vous fiez pas aux apparences : ce ne sont pas de vrais adultes mais des gens immatures, irresponsables, vos ennemis objectifs : pour finir, des criminels. Ils ne diront pas non, ne vous apprendront pas à le dire : au mieux, ils laisseront faire. Au pire, ils contribueront aux dévorations. Attentat à la confiance en l’adulte qui fonde tout avenir : leçon affolante, désespérante, tragique dessillement des enfances.

Auquel invite ce conte implacable, le seul sans happy-end féerique, le plus bref des Contes de ma mère l’Oye (l’Ouïe) – ouvrons nos oreilles – qui trouve moyen de transmuer l’horreur absolue en chef-d’œuvre d’art littéraire pour notre meilleur entendement, et notre bon gouvernement.

 

Anne-Marie Garat

 


Les Gafa ne créent aucun lectorat…

Paru dans Le Monde numérique, 27 décembre 2019

Quand oiseaux, insectes et vermisseaux expirent, que fondent banquise et glaciers, s’érodent les dunes, il nous reste encore quelque trois mille librairies indépendantes – le chiffre repart même à la hausse, dit-on : quel autre pays au monde en compte-t-il autant, de quoi nous plaignons-nous avec tant de nouveautés, la virevolte de titres sur les tables, le prix du livre unique ? De ce que le marché amazonard, champion de la distribution et de la livraison express, prescrive l’achat sur plateformes et par cookies de livres à la tonne, stockés en entrepôts robotisés, débit optimal des meilleures ventes de papier traité en marchandise, consommation de masse du prédigéré sur le mode industriel. Bientôt sera proposée la lecture en accéléré comme des séries sur Netflix. Ah, que pillotaient lentement deçà delà les libres abeilles de Montaigne pour en faire après leur miel…

Qui croit que le gang des Gafa alliés « pour l’intelligence artificielle au service des citoyens et de la société » a vraiment pour visée philanthropique la culture, la connaissance et la liberté des consciences, des pensées, de l’imaginaire, quand il traite le livre en quelconque produit commercial, que ses moteurs de recherche hystérisent le clic au clavier selon le principe du « Vendredi fou » permanent, de surcroît traite son personnel tel un sous-prolétariat – cela commence à transpirer. De cette nuisance sont complices les malades du je-veux-tout-vite-à-l’instant, prurit infantile d’assouvir leur pulsion par pathétique déficit existentiel. Les Gafa ne créent aucun lectorat, aucune émulation intellectuelle, ils siphonnent juste la librairie indépendante.

Or s’il est encore une ruche magique qui produise le miel du butinage artisanal, un lieu de résistance à l’abrutissement systémique, c’est la librairie de quartier, zone urbaine ou rurale : une entreprise quasi futuriste quand il s’agit de réviser d’urgence nos mœurs consuméristes : c’est le commerce de proximité le plus équitable, faible bilan carbone du circuit court, denrée sans date de péremption depuis Homère, transmissible à l’infini des générations, auto immune de l’oubli et recyclable sans perdre sa facture intrinsèque parce que chaque livre transitant de la main à la main, du cœur au cœur, d’âme à âme, enferme une valeur d’échange, d’ordre spirituel, plus-value d’une empreinte qui affecte son contenu, quel qu’il soit.

Car chaque livre se souvient de la circonstance, du moment et de l’endroit, de la personne par qui nous en fut échue la lecture, ce temps d’appropriation intime soustrait au bruit du monde par lequel nous sommes mieux au fait de notre existence, plus vivants. Aucun drone de livraison ne remplacera ce qui opère en secret dans la délivrance motivée d’un livre, la qualité du sujet qui le destine, l’adresse réfléchie de son geste, et même le délai parfois différé de l’attente, aiguillon du désir. C’est que la librairie est un havre de lenteur à échelle humaine, en contravention avec la vitesse totalitaire. Là se réconcilient les temporalités paradoxales de l’écriture au noir, si lente, méditative – des mois, des années – et celle de la lecture – quelques heures ou jours ; celle de la mémoire des littératures et de son expérience au présent. Le libraire indépendant est le passeur entre ces rives, et aussi gardien du fonds, onéreux pour sa trésorerie mais luxe de la durée offerte au catalogue des livres hors l’actualité tyrannique, hors la saison, le siècle.

Lecteur émérite, épris des choses de l’esprit mais astreint à la prosaïque gestion comptable, il est aussi technicien de surface, artiste de vitrines et déménageur de cartons, à s’en casser les reins. Une personne rare dont la culture, le jugement critique, le discernement et parfois la faculté divinatoire s’ajustent au désir informulé, aux affinités occultes du passant, épouse et parfois devance ses attentes, ses rêves, ses sentiments, ses faims, ses inquiétudes. Pédagogue et confident, amical pisteur des chemins écartés, sentinelle des forêts intérieures, médiateur hors pair, instigateur de rencontres et de débats : quand l’on incante tant le lien, le vivre-ensemble, lui est tous les jours au charbon en accueillant les publics, à commencer de l’enfance, de la jeunesse, pour qui franchir le seuil est un acte fondateur autant que de la bibliothèque.

Si je trouve la librairie pleine en arrivant, je ne me dis pas que Garat attire les foules. Je sais que s’accomplit ce soir-là le petit miracle d’une communauté fidélisée, soudée par joyeux partage, confiance et estime conquis au fil du temps grâce à la générosité contagieuse des libraires et – foin des gros mots – qu’il s’agit d’amour, du lait, du sang et du miel de la chaleur humaine. Cette besogne noble de la librairie indépendante, de haute portée sociale et culturelle, est notre bien commun et l’honneur d’une démocratie : pour ce, elle doit bénéficier de loyers modiques, de lois défensives, de soutiens institutionnels, autant dire d’une effective volonté politique.

Anne-Marie Garat

 


Découverte d’un nouveau « portrait » d’Arthur Rimbaud


Etat de droite, soir de colère…

17 décembre 2008.

En 1933, depuis près de trois ans, le Reichstag avalise sans broncher ; les décisions se prennent sans débats ni votes. Von Hindenburg gouverne un coude sur l’épaule des SPD, tétanisés, un coude sur celle des nazis, bons bougres. Hitler n’a plus qu’à sauter sur l’estrade, grand clown des atrocités, impayable dans son frac tout neuf.
Qui prétend encore que c’est arrivé du frais matin ?
Le sommeil a bon dos, où naissent les songes, et les cauchemars. Mais on ne se réveille pas dans le pire, stupeur, au saut du lit : le pire s’est installé, insidieux, dans le paysage, banalisé par l’apathie ou l’incrédulité des uns, la bénédiction des autres.
Des gendarmes brutaux, grossiers, débarquent impunément avec leurs chiens dans les classes d’un collège du Gers, pour une fouille musclée; le proviseur entérine, bonasse. Et le ministre de l’Education, qu’en dit-il ? Que dit-il de l’enlèvement d’enfants dans une école de Grenoble, d’eux et de leur famille expulsés en vingt-quatre heures, après combien d’autres ? Qui tient la comptabilité de ces exactions ordinaires ?
Un journaliste est interpellé chez lui, insulté, menotté, fouillé au corps, pour une suspicion de diffamation, qui reste encore à démontrer en justice… Qu’en dit la Garde des Sceaux ? Elle approuve (mutine bague Cartier au doigt, n’en déplaise au Figaro).
Nos enfants, nos journalistes, ce sont encore catégories sensibles à l’opinion.
Celle-ci s’émeut-elle ? Mollement. Elle somnole.
Mais les réfugiés de Sangatte, chassés comme bêtes, affamés dans les bois ; les miséreux du bois de Vincennes menacés de « ratissage », les gueux de nos trottoirs au vent d’hiver ? Les sans papiers raflés, entassés dans des lieux de non droit, décharges d’une société, qui détourne le regard ignoble de son indifférence ? Et la masse des anonymes, traités mêmement comme rebut par une administration servile ? Au secours, Hugo !
Il y a de jeunes marginaux qualifiés par la ministre de l’Intérieur d’ « ultra gauche » spectre opportun des bonnes vieilles terreurs jusqu’ici, pure pétition communicationnelle… Sa police veille, arme à la hanche, elle arpente, virile, les couloirs du métro, des gares. Sommes-nous en Etat de siège ? A quand l’armée en ville ?
Il y a le malade mental incriminé à vie par anticipation ; l’étranger criminalisé de l’être ; le jeune de banlieue stigmatisé pour dissidence du salut au drapeau : danger public; le prisonnier encagé dans des taudis surpeuplés – à 12 ans, bientôt ; le sans travail accusé d’être un profiteur, le pauvre d’être pauvre et de coûter cher aux riches ; le militant associatif qui le défend condamné, lourdement, pour entrave à la voie publique. Il y a le fonctionnaire taxé de fainéantise (vieille antienne) ; l’élu réduit au godillot ; le juge sous menace de rétorsion ; le parlementariste assimilé au petit pois ; la télé publique bradée aux bons amis du Président, qui fixent le tarif ; son PDG berlusconisé et des pubs d’Etat pour nous informer – à quand un ministre de la Propagande ? On en a bien un de l’Identité nationale. Et le bon ami de Corse, l’escroc notoire, amuseurs sinistres, protégés par décret du prince…
Criminalisation systématique de qui s’insurge, dénis de justice, inhumanité érigés en principe de gouvernement. Presse paillasson, muselée par ses patrons, industriels des armes. Intimidations, contrôles au faciès, humiliations, brutalités, violences et leurs dérapages quelques précipités du balcon, quelques morts de tabassage accidentel -, sitôt providentiellement dilués dans le brouhaha des crises bancaires, de l’affairisme et du sensationnel saignant, bienvenu au JT : touristes égarés, intempéries, embouteillages du soir… Carla et Tapie en vedettes.
Ces faits sont-ils vraiment divers, ou bien signent-ils un état de fait ? En réalité, un état de droite. Extrême. Dire que Le Pen nous faisait peur…
Cela rampe, s’insinue et s’impose, cela s’installe : ma foi, jour après jour, cela devient tout naturel. Normal : c’est, d’ores et déjà, le lot quotidien d’une France défigurée, demain matin effarée de sa nudité, livrée aux menées d’une dictature qui ne dit pas son nom. Ah ! le gros mot ! N’exagérons pas, s’offusquent les mal réveillés. Tout va bien : M. Hortefeux est, paraît-il, bon bougre dans sa vie privée.
« Tout est possible », avait pourtant promis le candidat. Entendons-le bien. Entendons ce qu’il y a de totalitaire dans cette promesse cynique qui, d’avance, annonce le pire.
Sous son agitation pathologique, un instant comique – au secours, Chaplin ! , sous ses discours de tréteaux, ses déclarations à tous vents, contradictoires, paradoxales, sous son improvisation politique (oripeau du pragmatisme), sous sa face de tic et toc s’avance le mufle des suicideurs de république, des assassins de la morale publique. La tête grossit, elle fixe et sidère.
Continuerons-nous à dormir ? Ou à piquer la marionnette de banderilles de Noël ?

Anne-Marie Garat


L’homme est aimable

11 mars 2008.

L’homme est aimable, drôle, charmant, bon fils, bon père, ami fidèle, attentif aux malheurs de ses proches, et puis quoi encore ? Courtois, serviable, fin politique et bourreau de travail, un type sympa. De quoi cherche à nous convaincre ce portrait de Brice Hortefeux, préfet par faveur et à l’insu de son plein gré, suggère le journaliste zélé ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du co-développement, (Le Monde, 9-10 mars 2008) ?
Depuis un an bientôt à la tête de ce ministère inédit, emblématique de la politique sarkosiste et facteur de son succès électoral auprès des franges dures du lepénisme, Hortefeux affiche sur les écrans du soir sa mise correcte ; un peu rubicond parfois, sans doute sanguin, mais de langage châtié, gestes policés ; antithèse parfaite de son baroque patron. Fallait-il donc nous rassurer sur cet individu, lui conférer des qualités manquant au tableau, combler un déficit d’image publique ? En nous révélant sa face méconnue, à la balance équitable peser la part résiduelle de son humanité ordinaire ? En quoi est-ce une information ? C’est qu’il y a toujours eu des témoins pour attester combien certains personnages publics parmi les pires pouvaient être charmants dans l’intimité, prendre des enfants sur leurs genoux, caresser leurs chiens, aimer la confiture, Mozart et leurs collections d’orchidées, et même leur femme ; combien ils étaient d’exquise éducation et même vertueux de mœurs. Sans citer les ogres de l’Histoire, seulement leurs sbires : Eichmann, Darnand, Béria, Papon, Barbie étaient, sauf leurs exactions, de bien braves gens, c’est connu.
Depuis que sévit ce ministre, la chasse est ouverte à l’enfant de sans papiers jusque dans son école; certains se défenestrent, la presse n’en tient pas le nombre exact. Séquestrés dans nombre lieux écartés, en attente d’expulsion avec leurs mères, leurs parents. Seule Ingrid Betancourt recueille la miséricordieuse sympathie médiatique du président ; qui avait pourtant juré, main sur le cœur, mansuétude universelle aux femmes maltraitées, martyrisées… Quotas tenus pour critère d’évaluation d’excellence ministérielle, euphémique comptabilité concentrationnaire. Elle présidait à l’ouverture, par centaines, de camps en Allemagne, dès 1933. Le livre de Seger l’évoque, élu du Reichstag évadé d’Oranienbourg, mais, traduit en français dès mars 34, il n’a guère ému l’opinion*. Et les réfugiés d’aujourd’hui n’ont plus comme alors de « passeport Nansen » à espérer… Hortefeux préside aux arrestations, son ministère s’étend à l’ordre policier ; mais il est sensible, au dire du journaliste, et tourmenté de scrupules. Le Comité consultatif national d’éthique, ayant entravé l’opération ADN pour trier les immigrants, est menacé d’une reprise en main, conduite par Mme Mignon ; sûrement charmante elle aussi, à titre privé. La biologie pour sélectionner l’engeance, dès 33, on y pensait sérieusement. Le calibrage génétique ou policier, marotte du président. Ficher le déviant dès le berceau, criminaliser la jeunesse, le pauvre, le chômeur, le sans abri, l’étudiant, le gréviste, le malade : une entreprise d’Etat, dès 33. En 33, à chaque famille allemande, une TSF VE-301 ; effort industriel remarquable. Hier, chaque Français devant son écran, entend Fillon, sans que le journaliste bronche, qualifier d’appel à la guerre civile une pétition se réclamant du respect républicain : criminaliser l’opposition, dès 33, on y était. Le délinquant détenu à vie, sur seul postulat de sa dangerosité, déni de justice, idem. C’est que la peur de l’insécurité, levier de l’ex-ministre de l’Intérieur, est vieil outil tout neuf. Continuons-nous la liste des mesures insidieuses étendues à tous domaines de la société, qui ébranlent et démoralisent les fondements démocratiques ? On se réveille un matin, les Hortefeux, au demeurant attachants, ont mis bas leur masque et c’est trop tard.
Où que nous regardions, où que nous allions, nous ne voyons que méchanceté et bassesse et trahison et mensonge et hypocrisie et jamais rien que l’abjection absolue, peu importe ce que nous regardons, peu importe où nous allons, nous sommes confrontés à la méchanceté et au mensonge et à l’hypocrisie. Que voyons-nous d’autre que mensonge et méchanceté, qu’hypocrisie et trahison, qu’abjection la plus abjecte lorsque nous sortons ici dans la rue, lorsque nous nous hasardons à sortir dans la rue, a dit Reger. Nous sortons dans la rue et nous entrons dans l’abjection, a-t-il dit, dans l’abjection et dans l’impudence, dans l’hypocrisie et dans la méchanceté.Dixit Thomas Bernard** , qui en savait long sur l’ignominie.
Alors on peut bien nous faire le portrait lénifiant et nuancé de ce ministre sinistre, étudiant médiocre fasciné par son mentor, blessé de rivalités sentimentales avec l’ex dudit, nous y reconnaissons ce que toute société risque quand elle s’abandonne à fermer les yeux. A se boucher les oreilles et perdre la mémoire. Le scoop selon lequel Brice Hortefeux est un homme comme les autres n’est pas une information : il confirme la composante ordinaire du mal, telle que l’a définie Hannah Arendt.

 

* La sinistre geôle de l’enfer hitlérien, Oranienbourg, Gerhart Seger, Editions Jean Crès, Paris, 1934
** Maîtres anciens, Thomas Bernhard. Traduit de l’allemand par Gilberte Lambrichs
Gallimard, coll. Du Monde entier, 1998 ; Folio n° 2276, 1999. Reger est le héros du roman.


Tout enfant de CM2…

15 février 2008.

Tout enfant de CM2 adoptera un enfant juif sacrifié par la folie humaine. Pédagogues, psychologues, historiens, les experts s’alarment à juste titre de la dernière trouvaille présidentielle. C’est en tant qu’écrivain que cette initiative me choque : elle fait froid dans le dos. De l’Histoire, et de l’imaginaire.
Dans cette affaire, c’est toute la question de la réalité du Mal et de sa transmission à l’enfant qui est posée. Question politique et morale. Je ne crois aucun sujet inaccessible à l’enfant. Le tenir à l’écart du monde, lui éviter horreurs et souffrances relève d’un projet apparemment louable, pourtant une utopie sentimentale qui le condamne à l’infantilisation permanente, lui interdit accès à l’expérience sensible et à la connaissance tragique. Je pose que l’instrument qui élève l’enfant à la connaissance des réalités, toutes, est l’art. Le détour de l’art est la voie majeure par laquelle le monde se représente à nous, se présente une nouvelle fois sous les espèces de sa répétition sublime. Il offre la scène sur laquelle le monde dénonce sa réalité et, pour ce qui est de celle du Mal, y renverse en appropriation positive son pouvoir anéantissant. J’ai tenté de le montrer par la lecture du Petit Chaperon rouge, le plus abominable, le plus atroce des contes, et comme le prototype des récits du Mal. La fiction de l’horreur ne la domestique pas, ne l’exorcise ni ne la nie, mais la transcende en langage. Par les œuvres de la littérature, du cinéma ou du théâtre, l’enfant –l’homme – établit la distance de contemplation et d’appréhension qui lui donne espace et temps pour construire du sens, en délibérer et armer sa conscience.
Par le pouvoir magique du langage, sous les aspects de la feinte (même étymologie que fiction) le lecteur entre en une région où les personnages sont foule à configurer en lui des solidarités imaginaires, non assignées au réel mais rapportables à lui. Ulysse et Hamlet, Don Quichotte, Jean Valjean, Frankenstein, Cosette ou Lord Jim s’érigent en nous, fantômes substitués au réel et opérateurs de notre rapport au monde. Loin de nous en écarter, ils nous y ramènent et le réfléchissent. Tout enfant incline à la compagnie mentale d’un autre que lui, facteur fabuleux de son identité problématique, et de sa jeune humanité en devenir. Il s’y emploie, dès la toute enfance visité par les images et les contes, les récits de famille, et ceux de la littérature, dont la foule structure son imaginaire, sa pensée. C’est une des hautes fonctions de l’œuvre d’art que de produire ces êtres immatériels, d’en faire les instances invisibles de l’intelligence collective. Toute une vie ensuite, nous fréquentons ces singulières et universelles créatures qui, par l’artifice de l’art, doublent le monde de présences amies ou adverses, qui tourmentent et enchantent, proprement bouleversent le sujet en l’expatriant vers l’Autre, multiplient son aptitude à migrer vers des virtualités humaines et à s’adopter en elles. Y compris à leur horreur. Et cela inclut le récit de vie, ou l’autobiographie dont, par pacte avec le lecteur, l’écrivain s’institue le témoin et garant d’une expérience existentielle. Si Primo Levi, Antelme ou Anne Franck instruisent une connaissance, c’est que leur acte de langage les autorise, à tous les sens du terme. Leur récit porte voix, unique, individuée, il articule le sens et l’approprie.
Par quelle bouche d’ombre parlera l’enfant juif assassiné à la conscience de l’enfant de CM2 ?

Faire adopter un enfant mort par un autre enfant, lui en faire devoir, c’est le rendre comptable d’une charge immense, accablante ; d’autant que ce fantôme a son âge, qu’il est son semblable en petitesse et impouvoir ; imprégnation victimaire terrifiante et à quelle fin, sinon l’assujettir à sa perte, irréparable. Entreprise négative et destructrice, désespérante. Aucun personnage de fiction n’engage une telle colonisation de l’imaginaire, n’assigne à telles responsabilité et culpabilité. Qui ne rachètent ni n’exonèrent de rien, l’historien le sait. L’écrivain le sait. La fiction délivre, elle déploie ses virtualités ; avec elle, contre elle, s’invente une liberté. Greffer à une conscience enfantine cette figure de martyr que sa mort sanctifie, que l’ignominie des hommes sacralise pour mémoire, y annexer cet agneau sacrificiel par décret d’Etat et autorité d’école publique, cela relève du crime intellectuel et moral. Comment accueillir en soi la présence tutélaire d’un être qui existe en Histoire, et non en fiction, sans voix ni parole propre ? Dans cette région intime où s’ébauche la personne enfantine, ce dictat d’identification a quelque chose de totalitaire.
Tout est possible, promettait le candidat. Tout est impossible. Tout est d’un tel absolu qu’il enferme en soi son contraire et s’anéantit. Dans cette pensée totalisatrice, il ne reste aucune place pour enfoncer le coin de la spéculation théorique, du doute critique, ni celui de la pratique empirique. Tout absolutise le réel pour mieux le révoquer, convoque la totalité pour mieux l’absenter. Que la réalité soit partielle, contingente, accidentelle et lacunaire, qu’elle advienne en des formes interrogatives soumises sans cesse à l’exception et à la révision, cette formule terrible l’exclut, dans un déni redoutable.
Donnerons-nous quitus à Nicolas Sarkozy pour éduquer nos enfants ?


Un livre au Président

31 mai 2007.

Monsieur le Président,

J’ai choisi de vous adresser Louons maintenant les grands hommes.
Rien que le titre est exaltant : nous aimons qu’on nous raconte l’histoire des grands hommes !…
James Agee est mort dans un taxi à 45 ans, un 16 mai, le jour de la mort de son père. De ces coïncidences dont on se dit qu’elles ne résultent pas seulement du concours de la circonstance. Les romanciers n’osent pas mettre dans leurs fictions des choses de la réalité qui sont incroyables, invraisemblables, pourtant la vie dépasse en extravagance, cruauté et beauté tout ce que peut concevoir l’imagination humaine. C’est ce que pense Agee, après avoir passé six semaines en Alabama, chez des métayers misérables.
En 1936, le magazine Time-Life de New York l’envoie faire un reportage sur les effets de la Grande Dépression au fin fond du sud américain. Il part avec Walker Evans, un des plus grands photographes américains, encore mal connu à cette époque. Au début du livre, vous verrez quelques unes de ses photos. On peut se demander de ces masures, ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces champs de coton, cette table de cuisine, ces pitoyables objets sur un dessus de cheminée, cette paire de chaussures éculées, s’ils sont photographiables, s’ils intéressent le regard. S’ils ont quelque chose à nous apprendre. Comment constater, qu’est-ce qu’un document ? Voilà la question terrible : de quoi sommes-nous témoins, si notre vie n’est pas seulement de traverser en aveugles ce qui nous entoure ?
Là, je voudrais vous parler d’un autre livre, un roman français, de Victor Hugo : Les Misérables. Juste une incise sur la fiction, qui en prend à son aise avec la réalité, dit-on. Dans ce roman de génie, égout littéraire où se précipitent tous les genres, Hugo met à mal l’imposture du réalisme. Son roman dit où sombre toute humanité déshéritée d’elle-même, tenue au bas-fond infernal de la misère. Lisez les chapitres : La mine et les mineurs. Le bas-fond. Lisez la plaidoirie insensée de Champmathieu, l’homme sans parole pour se dire lui-même, infirme tragique qui bégaie son histoire, et déclenche le rire du tribunal.
Rêveur, Hugo ? Extra lucide d’actualité, notre contemporain, debout.
Agee a écrit son livre debout, face à l’invisible du réel. Il prend note . Il décrit. Une maison de métayers. Chaque corps d’homme, de femme, d’enfant ; leurs vêtements. Le pied nu, la corne des ongles. Une chambre, un à un les objets, la cheminée, le dessus de la cheminée, le calendrier, la lampe, le placard ; tout ce qu’il contient, vaisselle, ustensiles ; les outils. Le chapeau en paille de maïs, le petit miroir, les lits. L’odeur de rance, de moisi, de sueur, de vermine. La toile cirée, les fourchettes, les miettes de pain dans les fissures, les tasses dépareillées, les deux assiettes, chacune. Les chemises de travail, les chaussures, les mulets. Le fermage et le métayage, la poussière, la boue et l’herbe chétive, l’école, inaccessible ; les nègres voisins, la plaie purulente à l’épaule, la couture du bleude travail, ce bleu « modifié à l’unisson par la transpiration, le soleil, le blanchissage, les tensions constantes d’usage et d’âge… on pourrait dévisager un tel vêtement, et le toucher même, l’étudier, des yeux, des doigts, des lèvres subtiles, et à longueur de temps, et ne jamais l’apprendre tout à fait ; et je n’ai pas vu une combinaison parvenue à ce point d’usure, dont la texture et la couleur ne composent un monde à elles, de ravissement. »
Méfiez-vous du ravissement d’Agee. Il est fait de colère et de désespoir.
Lisez la litanie des inventaires, sa rage et sa détresse de recenser, et nommer, ce qui est de l’ordre de l’insondable, de l’impensable de l’indignité, de l’offense criminelle qu’il y a à porter regard sur l’homme assigné à cet état. Et il n’y a, n’ayez crainte, ni lyrisme ni pathétique, ni sentimentalisme dans ces pages. Que la conscience d’une profanation, de l’imposture du document comme de la fiction, de l’entreprise artistique devant un tel sujet. Et il atteint cependant l’oeuvre d’art, par l’effort d’une connaissance. Par la chirurgie délicate et cruelle d’un acte qu’il accomplit dans la peur et l’honneur, en même temps que la froideur, la vénération, la pitié, la culpabilité aiguë qui point le cœur… « Je suis simplement moi-même, un certain jeune homme, debout dans la sueur de mes vêtements, à l’arrière d’un porche séparé d’une certaine maison, effondrée au plus profond de l’Alabama rural comme une pierre dans la mer, dans la chaleur torpide d’une matinée blanche… »

Ce livre anticipe la commande de Roosevelt à la Farm Security administration entre 1935 et 1938 : afin d’illustrer les effets du New deal ; celle-ci envoya Ben Shahn, Russell Lee, Arthur Rothstein, Dorothea Lange, Walker Evans, photographier les populations du sud américain frappées par la crise… Leur œuvre est une archive de la mémoire ouvrière. A la même époque, Steinbeck décrit la misère agricole, l’exode des chômeurs dans Les raisins de la colère, Des souris et des hommes
Dans Louons maintenant les grands hommes, Agee n’esthétise ni n’héroïse la pauvreté. En écrivain engagé, il cherche la forme de langage qui soit un partage de son expérience humaine, et son livre, publié à grand mal, est un des plus sublimes témoignages de la littérature.
Monsieur le Président, lire ne perd pas de temps ; il en gagne. Lire confère plus value à notre capital humain. Les livres nous connaissent, ils nous pensent et nous lisent longtemps après que nous les avons fermés. Ils louent les grands hommes que nous pouvons être parfois.
Bien à vous.
Anne-Marie Garat


L’Illusion comique finit en tragédie

24 avril 2007.

Le démagogue excite les passions de la multitude, il la flatte, ivre du pouvoir qu’il mendie d’elle, par ce marché ignoble du « tout est possible ». Dans les clameurs, la foule en liesse le porte en triomphe, car il lui promet tout, tout est possible tout de suite, tout doit être dans l’instant réalisé, car la foule tyrannique a l’appétit avide des canidés, sa bestialité exige son os sans délai, son lubrique accouplement avec la première vulve venue, et sa peau sanglante pour trophée. Dans un premier temps, repue, au moins d’illusions, elle sombre dans le sommeil des ivrognesses, avant d’en réclamer davantage, insatiable Mais l’histoire est courte, le démagogue ayant échoué périt de mort violente, étripé par la même foule déçue, forcément déçue, car il a beau multiplier les prodiges et dispenser la licence, jamais il n’assouvit les faims qu’il a suscitées, jamais il n’est à la hauteur, ou à la bassesse, de ce son succès. L’attente de la multitude excède toujours ses promesses.
Plaie purulente de la démocratie, la démagogie gangrène le rêve. Elle avilit et dégrade l’esprit en grimace hideuse : tout est possible, promet le démagogue. Quelle foule sommes-nous pour avoir élu Nicolas Sarkozy ?

C’est que le téléspectateur ne s’idiotise pas impunément, scotché 3 heures quotidiennes à son poste, consentant, béat, au principe de décérébration de masse de M. le Lay. Abrutis par tous les trucages au câble du sport dopé vendu, de la Star Ac et des goujateries pipoles, shootés à la rigolade grasse d’une télé du mieux disant culturel (qui promettait ça, déjà ?), désinformés du JT et du journal gratuit (oublie-t-on que ce qui est gratuit a un coût et des investisseurs ?), ils ne peuvent qu’accueillir, appeler de leurs vœux le grand thaumaturge qui s’annonce, l’homme providentiel fêté par les médias et les financiers, qui le tiennent par la barbichette autant qu’il les tient, parrains de son fils et de ses affaires. Son grand barnum à la hussarde, son bagout à la mitraillette, à la baraque de foire cognant sur toutes les têtes de pipe, jeu de massacre folâtre, il plaît. Jusque dans son grand écart clownesque, un pied sur la tête de Jean Jaures, l’autre sur celle d’Alexis Carrel, le doigt sur celle de Martin Luther King et hop ! suspendu par son toupet au ressort de la banque, des armes et des groupes industriels, qui l’agite de soubresauts mécaniques et de tics rigolos, un tel bouffon médiatique en chef d’Etat, la France le mérite, bonsoir de grand soir ! Elle a des gènes berlusconiens. Elle aura bien du plaisir dans les semaines, les mois qui viennent.
Car le démagogue antique l’inspire, qui cultive l’inculture pour y planter ses choux gras, c’est d’un bon rapport. Mais le talon d’Achille Zavata de cet homme, ce sont ses gènes éruptifs, une vraie grenade dégoupillée. Il saute d’un discours hystérique, surréaliste, à sa voiture à vitres fumées, deux bimbos à ses côtés fussent-elles filles de Cécilia, que font là ces deux-là ? On est dans un feuilleton de gangster américain, ou quoi ? Et peut pas s’empêcher, c’est plus fort que lui, doigt pointé : saluez bien M. Pujadas de ma part. A bon entendeur : ce n’est pas la première fois. Ni la dernière qu’il insulte, éructe, tic et toc, couic et couac, sans beaucoup émouvoir la gent journalistique. Ni la dernière fois qu’il ment, falsifie, appelle aux violences civiles, à quand les violences armées ? Cet individu prêt à tout et n’importe quoi, en son naturel éjaculateur précoce de la profération kärcherisée, est un danger public ambulant, pas besoin d’en rajouter une touche, caricaturistes. Avons-nous des yeux pour voir, des oreilles pour entendre ? Dans les années 30, les classes moyennes pas plus que les ouvriers, communistes, socialistes, sauf une minorité n’ont compris ce qui s’annonçait. Avons-nous la mémoire si courte ?
Les Français identifient-ils la fonction présidentielle à cet individu, et les hommes de la droite républicaine, des Barnier, Juppé, Borloo, s’y reconnaissent-ils ? Vraiment ? Il a tout promis, au jeu du menteur : de raser gratis petits vieux, femmes battues et caissières, jeunes, smicards ; de saquer voyous, pédophiles, sans papiers, journalistes non alignés, gènes anormaux, suicidaires, rmistes, chômeurs, immigrés ; de faire se lever tôt la France feignasse, de récompenser ses amis du grand mérite de l’être, d’être l’ami et l’ennemi de quiconque et son contraire, de mettre au pas la culture et de rentabiliser l’éducation : tant électrisé, qu’un plomb va sauter quelque part. Plus excité pour attraper la queue de Mickey que de la tenir en main, dès qu’il l’aura, il ne saura qu’en faire, son grand soir sera de désarroi. Sa pulsion folle proprement folle – une fois désemparée de son objet, le livrera au vertige de son vide existentiel, sidéral. Dire que le Dictateur nous faisait rire… Au secours, Chaplin ! Chef d’Etat, un obsédé pareil, xénophobe, sécuritaire, sectaire, haineux sous ses ricanements, va expérimenter tous les joujoux de sa fonction, et s’il le faut ceux de la loi martiale, du couvre-feu, du tir à vue sur tout ce qui bouge. Dictature ? Ce gros mot amuse la galerie des dubitatifs. Peut-être l’Europe, tant honnie des nonistes, sera-t-elle alors le seul rempart à ses dérives anti-démocratiques…
D’ici là, restez bien devant vos postes de télé, bénissez M. Le Lay, et ne regardez pas ce qui se passe dans la rue. Dans les semaines, les mois qui viennent, fermez les yeux, dormez bien. Alors peut-être rêverez-vous, dans l’enfance du sommeil, d’une présidente intelligente et digne, belle et grave, d’une femme inspirée par de hauts désirs et porteuse d’avenir, vous apprendrez que les rêves nobles sont les vraies ambitions de la réalité. Rêvez, parce que, demain, il risque y avoir du sang et des larmes. L’Illusion comique se finit en tragédie.


Filières littéraires, une mort annoncée ? Le Monde des Livres

19 avril 2007.

En ces temps de campagne présidentielle, est-ce un sujet d’actualité ? La filière Littéraire du secondaire est en voie d’extinction, et alors ? La seule de notre système scolaire où se transmettent encore littérature, philosophie, et enseignements d’art : musique, arts plastiques, cinéma, théâtre… Fatalité, ou politique délibérée que de laisser mourir de mort lente une filière de culture intellectuelle et artistique ? Est-il encore temps de crier au scandale devant l’impéritie ? Il le faut, absolument, parce que le ventre n’est pas mort d’où sort la bête immonde, et si la culture et l’art n’abolissent pas la barbarie, ils sont le seul et dernier rempart pour l’affronter, la penser, y survivre. En témoigneront, dans tous les champs de la société, ceux que leur rencontre avec les livres a révélés, fondés en citoyenneté, en humanité. Car la littérature n’est pas une « discipline » parmi les autres. L’art littéraire est irréductible aux autres. Il est par essence l’espace critique où la langue travaille, en pensée et en imaginaire, où fermentent les réalités et les utopies, sans lesquelles aucune société n’est viable. Face aux fanatismes, croyances irrationnelles, dérives idéologiques et politiques, la transmission de notre trésor intellectuel et artistique est une affaire de vie ou de mort.

Or depuis près de vingt ans, la littérature est reléguée aux accessoires : congédiées l’histoire littéraire, l’esthétique, l’histoire des idées. Les grands textes ne sont plus convoqués que pour exercer à la fameuse « maîtrise de la langue », bagage minimal. Si l’objet d’art donne quand même plus value à la technicité scolaire, la pédagogie tient pour suspects le jugement hasardé, l’émoi, le transport, le rêve et l’imaginaire. Se méfie du génie, de l’enthousiasme, du trouble et du désir, du plaisir, de la fulgurance, du désespoir et des illuminations. C’est instruire à charge, mais à peine forcer le trait. Tant de « profs de Lettres », tout en préparant aux épreuves d’examen, s’escriment à maintenir une initiation du lecteur futur, à lui transmettre la plus haute expression langagière d’une société, le legs patrimonial de la littérature, et ses formes contemporaines. L’école le doit, par mission républicaine : elle est le seul lieu du partage démocratique de ce qui irrigue nos pensées, bâtit les représentations d’avenir, instruit notre relation au monde.

L’agonie des L est un dégât collatéral du système éducatif, rentabilité, orientations opportunistes et déchetterie scolaire, pédagogies obsolètes. Etat des lieux ? Quasi plus de littérature et civilisation en langues étrangères. Langues et civilisations anciennes sinistrées. Pas de traduction, réputée impure. L’Europe, l’Europe, on s’en réclame à tous coins de rues ! Comment construire une culture et une mémoire européennes, ouvrir aux circulations métissées du monde, en ignorant les littératures étrangères ? Autant que le journal télévisé du soir, et sa météo hexagonale, les programmes, sauf exception, s’arrêtent à nos frontières, étanches aux nuages littéraires, aux pensées d’ailleurs.

Il est criminel qu’aucun ministre de l’Education nationale ne se soit avisé de requalifier la filière L., de rénover cet enseignement. De maintenir haut l’exigence en le repensant face au renouvellement générationnel, à l’intégration nécessaire de jeunes gens issus de tous horizons. Il y aurait fallu du courage, contre les résistances et les archaïsmes, face à la crise d’une école de masse, inapte à transformer ses missions. Il y aurait fallu une ambition politique. L’école doit être le premier sanctuaire de la valeur. Un lieu consacré, n’ayons pas peur des gros mots : un lieu où ce qu’il y a de sacré dans les valeurs de civilisation s’engendre et se partage.

L’enfant est l’héritier légitime du patrimoine artistique et l’acteur vivant de sa propre culture, il se nourrit autant aux œuvres de l’art et de l’esprit qu’aux sciences réputées exactes et aux savoir-faire techniques, parce que l’art ne délivre pas un savoir mais une connaissance. Il engage l’émancipation et l’adhésion à soi, l’inscription profonde dans la communauté humaine ; il confère identité, dignité et grandeur, raison d’être. Le revenu est immense du capital intellectuel et artistique qu’investit une société. Parce que la littérature n’est pas un supplément d’âme, un privilège d’élite, ni un divertissement de loisir, mais une nécessité primordiale, à commencer pour ses membres les plus démunis, les enfants à qui seule l’école est en charge de transmettre le Bien commun de la création, de l’émotion et du sensible, des constructions de l’imaginaire. De la beauté. De la réflexion, de la méditation, et de l’élaboration de la pensée critique, dont les œuvres sont dépositaires et facteurs, instruments par lesquels nous écrivons notre histoire, individuelle et collective.

Près de 3000 signataires, français et étrangers ont souscrit à l’Appel lancé par la Maison des Ecrivains: www.maison-des-ecrivains.asso.fr


Censure ?

24 juin 2006.

La protestation monte, véhémente, de l’outrage fait à Handke par la déprogrammation d’une de ses pièces à l’affiche. Chacun de le draper dans son œuvre, comme si l’Art exonérait l’Homme. Faire de l’artiste un intouchable, c’est le sacraliser de son vivant : il n’est plus une personne, un sujet, un citoyen, mais une institution. Un monument.
Etrange étanchéité morale, que notre époque cultive, à l’instar d’autres, naguère, de courte mémoire.

A quel titre Handke rend-il hommage à Milosevic ? Pas en quelconque individu, sous humble anonymat, par conviction intime et solidarité assumées dans le silence : qui croit une seconde qu’en tant que M. Lambda ou M. Quidam, sa présence eût été remarquée, sa parole rapportée, et promue son opinion ? Que l’on sache, mille de cette sorte en étaient, qui n’avaient aucun nom insigne à jeter sur la place publique. Pour monter sur l’estrade, la mèche au vent, et vaticiner, lyrique, sur les bontés de Milosevic et l’iniquité du TPI, il fallait avoir un nom célèbre à agiter, une notoriété à prétendre.
Or Handke tient sa notoriété de son art, de nulle autre qualité, à notre connaissance. En cette qualité, il se déclare. Telle, il décline son identité d’artiste. La renommée nomme deux fois, sinon pas une caméra, pas un micro ne se tendent : il reste invisible, inaudible, fondu au nombre des piétailles sombres. Seul son art autorise l’individu Handke à donner de la voix, fait de lui ce haut parleur sinistre.
On avance qu’il faut distinguer l’homme et l’œuvre ? Quoi qu’il en veuille, ou en veuillent ses amis, son existence actuelle concerne son œuvre. L’autorité de sa parole ne tient qu’à celle que nous reconnaissons à son langage d’artiste. Ce qui distingue Handke de l’anonyme, c’est qu’il est auteur d’une œuvre dont il a propriété et tutelle : à ce titre uniquement sa déclaration domine le bruit de la foule. Son opinion n’articule du sens et ne nous concerne que parce qu’elle taxe, estime ou dégrade sa valeur instituée d’artiste vivant. La plus-value de sa vie est logée dans son œuvre, celle-ci reste inséparable du capital artistique, qui ratifie ou dévalue le revenu moral d’une existence. Car l’art n’exempte de rien, d’aucun de nos gestes, de nos pensées. L’art représente, il engage. Tant de bouffons des médias l’oublient, qui croient le spectacle impunément donné à la société de communication.

Distinguer l’homme et l’œuvre, oui : mais au prix de la mort, seulement.
Vivant, l’homme et son œuvre sont tout entiers pris dans leur temps. L’œuvre est entachée par son auteur tant qu’elle n’en est pas détachée par la mort. Il faut que mort passe pour que l’œuvre seule demeure, ce reste du langage instruit par une destinée. Pour qu’alors notre lecture de lecteurs puisse en prendre acte, exclusivement. Nous pouvons considérer l’œuvre de Céline, de Brasillach, de Drieu la Rochelle, morts ; leurs livres sont au passé. La mort a fait son travail, qui est de séparer. La mort dépose l’homme ; à ce prix, elle isole l’œuvre. Elle les laisse l’un et l’autre intelligibles au tribunal distinct de notre connaissance.
À ce jour, Handke est des nôtres, une personne vivante. Un prochain, un contemporain : il en témoigne, il le revendique. Témoin de lui-même autant que de son art, qui l’oblige. Par là, il offre son injure à notre jugement, entier, lui et son œuvre, insécables. Handke nous regarde et nous le regardons aujourd’hui, dans son actualité d’artiste contemporain. Plus que bien d’autres, il est salué sur la scène sociale et artistique ; il ne souffre d’aucun déficit de reconnaissance. Il n’est pas censuré ce mot se galvaude au regard des vraies censures totalitaires, dont notre monde donne l’exemple. Il n’est que provisoirement évité pour son indignité, précisément dans le domaine où il aurait eu à être digne, c’est-à-dire à être à hauteur de son art. Il s’est disqualifié lui-même, par son écart délibéré. Mais ce que mort empêche l’acte d’un vivant peut être réparé : le grand esprit qu’est Handke ne saurait s’obstiner : l’amende honorable n’est pas un vain mot, nous pourrions l’entendre.

Quant à la sanction temporaire dont il est l’objet, elle ne froisse que les cœurs faibles de la coterie, qui s’aveugle des notoriétés. Nous avons le droit de juger les vivants et leurs œuvres ensemble, d’honorer l’un avec l’autre, comme de nous indigner, de condamner. Raison, en morale et en pratique, de les mettre en coïncidence, quand eux-mêmes oublient de le faire. M. Bozonnet, à la place où il est, l’a fait, par droiture et courage.


CPE

27 mars 2006.

On a peur des fins de manifs, du déchaînement de violence urbaine. Des maires crient alarme, des élus de tous bords redoutent l’embrasement. Ils font un état des lieux redoutable. Sur les murs de l’EHESS : A mort la démocratie ! Dans les rues, les hordes encagoulées, cutters au poing. Le spectre de l’automne, l’émeute des banlieues, en horizon barbare ? Quoi monte des bas-fonds, reflue des périphéries, quoi soulève nos pavés du centre capital ? Une jeunesse sans foi ni loi, brutalise, vandalise, incendie. Elle rôde autour des étudiants, lycéens comme jeunes rapaces charognards de manifs, d’une gaîté lugubre dans le saccage. Violence aveugle de haine, d’exécration, qui fait peur. On mobilise les CRS, les forces de l’ordre et celles du discours sécuritaire. Il y a d’autres discours pour armer la pensée. Si d’aucuns portent la Poésie en colifichet à leur boutonnière ministérielle, nous, nous lisons Victor Hugo. Hier, nous lui avons taillé le costume de sa commémoration : entendons-le aujourd’hui : il nous prévient, visionnaire des Misérables. Chapitres : La mine et les mineurs. Le bas-fond.

Le bas-fond ?

« Là le désintéressement s’évanouit. Le démon s’ébauche vaguement ; chacun pour soi. Le moi sans yeux hurle, cherche, tâtonne et ronge. L’Ugolin social est dans ce gouffre.
Les silhouettes farouches qui rôdent dans cette fosse, presque bêtes, presque fantômes, ne s’occupent pas du progrès universel, elles ignorent l’idée et le mot, elles n’ont souci que de l’assouvissement individuel. Elles sont presque inconscientes, et il y a au dedans d’elles une sorte d’effarement effrayant. Elles ont deux mères, toutes deux marâtres, l’ignorance et la misère. Elles ont un guide, le besoin ; et, pour toutes les formes de la satisfaction, l’appétit. Elles sont brutalement voraces, c’est-à-dire féroces, non à la façon du tyran, mais à la façon du tigre. De la souffrance ces larves passent au crime ; filiation fatale, engendrement vertigineux, logique de l’ombre.(…) Il y a sous la société, insistons-y, et jusqu’au jour où l’ignorance sera dissipée, il y aura la grande caverne du mal. (…) Cette cave ne connaît pas de philosophes ; son poignard n’a jamais taillé de plume. Sa noirceur n’a aucun rapport avec la noirceur sublime de l’écritoire. Jamais les doigts de la nuit qui se crispent sous ce plafond asphyxiant n’ont feuilleté un livre ni déplié un journal. (…) Cette cave a pour but l’effondrement de tout. De tout. Y compris les sapes supérieures qu’elle exècre. Elle ne mine pas seulement, dans son fourmillement hideux, l’ordre social actuel ; elle mine la philosophie, elle mine la science, elle mine la révolution, elle mine le progrès. (…) Elle est ténèbres, et elle veut le chaos. Sa voûte est faite d’ignorance. »
Et encore :
« Détruisez la cave Ignorance, vous détruisez la taupe Crime ».

Rêveur, Hugo ? Extra lucide d’actualité, notre immense contemporain. Notre société a mis le couvercle sur cette réalité d’une jeunesse désespérée, de énième génération en voie de désintégration, empilée à la casse, dans notre soute de mauvaise mémoire. Un déchet social que l’école a vomi en masse vers ses filières d’impasse. On a fait l’impasse, la nasse, la Cave Ignorance.

Une autre jeunesse, instruite, bat le pavé. Le CPE la met hors de ses gonds, hors études, examens, de manifestations en grèves. Adultes et parents, surtout ceux qui ont vitupéré autrefois dans des AG houleuses, savent qu’à cet âge impubère on se baptise avec fièvre au forum, au débat collectif, avec lyrisme, rage et emphase, dans l’excès et l’utopie. Adolescence des esprits, balbutiements immatures. On entend l’antienne : ils sont manipulés, politisés (où est le crime ?), ils rentreront dans le rang demain, comme moutons.
Cette condescendance, réflexe connu, presbytie chronique de la société vieille pour sa propre jeunesse, ce mépris de classe, qu’incarne un ministre dont la particule sonne l’arrogance anachronique, a de quoi nous alarmer cette fois.
La révolte actuelle n’est pas un prurit de saison, la crise du joli printemps qui ramène sa maladie invasive de la rue. Elle n’est pas le rejet puéril d’une petite loi sociale, ajustée à l’air du temps. On ne jette pas à la rue des milliers, centaines de milliers de jeunes gens par décret d’appareil, syndical ou politique. On n’allume pas les pensées et les cœurs avec des pétards d’opérette idéologique. Le refus du CPE va chercher loin ses motifs, et nous aurions tort d’ignorer le symptôme qu’il manifeste.

Cette génération élevée au réalisme dépressif, gavée au Mac DO, vêtue et chaussée de marques, récupérée de StarAc en Internet, qui blogue, blague, surfe et télécharge ; on lui croyait les yeux ailleurs, la tête un peu faible, consommatrice, égotiste, infantile attardée, bricoleuse de plans ficelles et de rêves niais, envieuse de succès faciles, minettes pipol et bellâtres de télé.
Elle vit au quotidien le racisme épais, la sélection sauvage, le mépris et le chômage, l’exclusion cynique. Rebut et recyclage généralisés. Elle frôle dans les rues et les couloirs du métro, comme dans les campagnes, la sous humanité déchetée des sans logis, sans travail, sans rien, fantômes du soir. Elle voit monter les fumées des décharges industrielles contaminées, sur les stades la clameur xénophobe et alcoolisée du fric sportif. L’impunité insolente des magouilleurs, le personnel politique usé prêt à s’étriper pour une candidature à la candidature. Elle n’est ni louche ni presbyte, elle y voit clair, et le paysage ambiant lui fait mal aux yeux, au ventre, et à l’âme, n’ayons pas peur des gros mots.
Cette génération en sait long déjà sur le rapport de force pipé, sur l’échec et l’impuissance. Elle est passée par la gare de triage du collège unique, l’orientation négative sur les voies de garage, les stages à l’œil avec subventions patronales, le diplôme dévalué, la file à l’ANPE, même à Bac plus 5 et 10, chercheurs en rade. Elle en sait long sur le traitement de la marchandise qu’est l’homme, l’hypocrisie, l’iniquité. Sur la pauvreté endémique et ghettoïsée des uns, et l’inflation de richesse surprotégée des autres.
Eberluée, elle en voit des siens déchaînés qui cassent, aussi fort qu’ils ont été cassés, leur violence en retour de la violence symbolique qu’on leur a infligée : même sans avoir lu Bourdieu , elle déchiffre le message. Elle voit aussi la violence d’Histoire coloniale inassumée, celle, inavouée, de la main d’oeuvre importée sans vergogne, qui liquident à la périphérie de la vie tout ce qui n’est pas de souche, blanc et pro format. Elle voit l’effet des protestations vertueuses d’Intégration, plans poussifs d’administration centrales, comités de vitrine et commissions consensuelles, quotas de « minorités ». Les économies crapuleuses, sur son dos, de tout ce qui ressemble à un encadrement éducatif et social, la braderie de toute politique culturelle. Elle enrage, exige et revendique un monde meilleur : ça, c’est un monde ! Elle ne veut pas de ce CPE, contrat de précarité étatisé.
Précarité ! La précarité est pourtant l’essence de la jeunesse, l’état naturel du Nouveau débarquant au monde ; elle est son sort originel, sa force et sa faiblesse. Etat de latence et d’enfance, qui nous livre aux parents, aux éducateurs, aux adultes de la société entière. Temps de l’assistance, de l’étude, de la dépendance économique, temps luxueux d’enfance prolongée en pays riches, par l’invention démocratique de l’école, des apprentissages et de la formation. Mais avec pour horizon l’émancipation, la responsabilité, la prise en charge de soi promises. Financière, civique, sexuelle et affective, morale et politique. Le mal est qu’aujourd’hui on n’en finit pas d’être « jeune ». Que cela se prolonge, extension générationnelle inquiétante, jusqu’à quand, quel âge ? Vingt cinq, trente, trente cinq ans ? Défaut grave de la transmission. Anomalie majeure d’une société où une tranche d’âge de plus en plus nombreuse est condamnée à rester mineure, vieillit en s’infantilisant dans un âge qui n’en finit pas d’accéder à la dignité, à la majorité sociale. On a bien ri des Tanguy, du cocooning régressif.
On a applaudi le retour à une solidarité familiale, à des valeurs d’entr’aide un peu perdues, aux temps fastes des richesses. Mais ce repli est tout ce qui reste pour affronter la précarité matérielle, pour compenser l’insécurité chronique, la défaite massive de l’accueil nécessaire d’une société à sa jeunesse ; l’ascenseur social, comme on dit, fait défaut. Ce sont les parents d’aujourd’hui qui hébergent, réconfortent, provisionnent, cautionnent loyers et emprunts, même pour des enfants cadres en CDI, qui paient des impôts et ont eux-mêmes des enfants : j’en atteste. Et les autres, qui n’en ont pas les moyens ? Abandon, déshérence, rebut. La Cave, les Bas-fonds.
Ce bouleversement ébranle la société jusqu’à ses fondations
Non, cette jeunesse ne réclame pas de l’assurance tous risques, des garanties pépères, des placements d’actionnaires, des stock options et des dividendes juteux. Elle ne réclame ni un emploi d’avance sur sa bonne mine (ou sur son faciès masqué), ni un mode d’emploi à perpète de son temps, de ses talents, de sa force de travail. La jeunesse est un capital qui ignore ses promesses, et le montant de son revenu humain ; elle les postule en avenir, sans compter au fond de sa poche la petite monnaie du jour. Jamais plus qu’en cet âge debout, elle refuse d’être de ces Assis qui calculent et engrangent. Ce qu’elle engage, à ses risques et périls, définit le projet d’une société tout entière, qui n’a pas à lui faire l’injure d’inscrire dans la Loi cette précarité de statut.
Elle a, en droit, besoin d’un traitement à hauteur d’espoir. Elle a un besoin vital du pari en sa valeur absolue. Besoin de considération et de respect. De confiance, de foi. De générosité, d’équité, de dignité. Mots moqués par les élites de l’époque, dont le déficit est calamiteux. De l’Europe, qu’on incante, du fameux lien, qu’on invoque, elle veut des preuves, comme en amour. Pas des aumônes de charité, des palabres de tréteaux. Elle a besoin d’actes : d’être reconnue comme majeure et partie prenante, partenaire à égalité des difficultés de son temps. Pas d’en être désignée par avance comme l’otage, sacrifiée sans l’ombre d’un débat. Quel qu’il soit, le CPE est un lapsus indécent, manifeste d’ignorance. Une faute politique et un délit flagrant de mépris générationnel. Il est aussi insultant que la « racaille » et le « Karcher » de l’autre.
Le fondement de tout, l’échafaudage par quoi une société se pense et s’accomplit, c’est son école. L’Education nationale actuelle est un vrai danger public, fossilisée dans ses certitudes, ses habitudes et ses tics. Il faut le courage inouï des bataillons de curés laïques, fonctionnaires tant vilipendés, pour tenir encore à flots le cargo rouillé, qui craque et prend l’eau, où est le chantier pour recycler cette épave flottante ?
Depuis quelle lurette un ministre, un Chef d’Etat s’est-il donné les moyens politiques d’une Education nationale à l’échelle de la société contemporaine ? On a démocratisé, massifié l’école sans changer rien d’un enseignement qui reste, peu ou prou, celui des années 30. Destinée à distinguer une élite sociale, dont la seule voie, royale, est le cursus secondaire et supérieur. La main de gauche sur leur cœur humaniste, les profs vissent avec leur main droite les boulons de la sélection, contribuent (à leur corps défendant ?) à l’élitisme pédagogique. Réclament la réforme et les refusent toutes. Conservateurs syndiqués défendant becs et ongles une école de classe, où les talents autres que scolaires sont dévalués, bafoués : S et Es sanctifiées dans l’excellence, quand la L est en voie de disparition, enterrée dans le silence général. Ne parlons pas des STT et autres filières professionnelles utilisées comme dépotoir : « finir en BEP » au conseil de classe est devenu arrêt de mort. Scolaire et social. L’humiliation et la déconsidération de toute la personne. Oubliant que donner une qualification à un individu, c’est lui conférer une qualité, honorer le métier, son savoir et son savoir faire, manuel et intellectuel, et lui donner salaire. C’est exalter l’être humain dans sa totalité, lui transmettre une morale sociale, haute mission républicaine. Oubliant que la beauté, l’art et la culture, ne sont pas loisirs frivoles, optionnels et facultatifs, ni privilège d’élites, mais raison de vivre, de comprendre et de vouloir. Raison d’aimer, de construire, d’inventer, par quoi opère l’adoption profonde à une communauté.
Quel que soit le dénouement, cette crise est durable. Elle révèle le travail de sape du déficit de pensée politique. Faute de l’entendre, par rigidité mentale ou calcul politicien, le premier ministre, le chef de l’Etat signent leur propre défaite. Et ceux qui devraient proposer, oser une alternative, et se taisent, signent la leur.


A Mohamed, mort de froid devant Monoprix

Décembre 2005.

Donc je me suis réveillée à ce carrefour des rues, le soleil dans les yeux du soir, et il y avait ce type tout seul assis par terre immobile, avec sa pancarte au cou qui demandait du travail à manger SVP, une pancarte bien polie en langue des villes télégraphiques à slogan rapide, accrochée par une ficelle au cou, comme en ont les espèces et spécimens au jardin botanique, mais lui le cou cassé piquait du nez, le nez perdu dans son pull folklore en laine du Pérou pas propre, on ne voyait que la nuque, une tonsure suspecte, la peau du crâne crasseux, les racines poissées d’une tignasse rasta pas propre en crin d’empaillé, de naturalisé ; du réalisme d’art pauvre. S’il avait un visage, une face, un faciès on ne sait, il piquait du nez.
Du sommeil las des grandes fatigues, ou assoupi du noir sommeil d’ennui, ou bien assommé de faiblesse catatonique d’affamé, de sommeil éthylique à la bière ou gros rouge pas propres, pâteux comateux d’une drogue liquide, sûrement pas les moyens de se piquer à autre chose que le poison sommaire, c’était un pauvre. Un manifestant solitaire ivre de sa pauvreté moderne. Ils sont toujours seuls.
Seuls ils déambulent, et puis tombent. S’ils vont par paire, c’est brève cooptation accidentelle, car être deux c’est fâcheux, même dangereux. Il advient des meetings vu de loin, on dirait un groupuscule -, mais rien n’adhère ni ne dure. Frotter sa pauvreté à celle d’un autre c’est bien vite empoignade, rapine et coups de gueule ou de couteau, le pauvre moderne n’est pas solidaire. Pas fidèle, ni grégaire, comme le sont les poux et les loups, ni fraternel ou boy-scout, s’associer double la galère, et la pénurie, la peur.
Solidarité à plus, dix ou cent : chimère, utopie. L’assemblée des gueux, la horde, la jacquerie, c’était luxe de temps mythiques. Le rêve communautaire vissé à la nuque, hérité d’histoire prolétaire, vieille lune, qui cherchait au malheur une solution, avec barricades et troubles de circulation. L’union faisait la force, sacrée. La lutte au couteau entre les dents, banderoles et hurlements, partageux tous ensemble, sabotage, ravage, vengeance, sale engeance. Aujourd’hui le rêve est au pilon. L’exclusion détériore le capital sentimental, abîme sérieusement la conscience de classe et l’appartenance, la communauté d’intérêt, chrétien ou républicain. Soldé le grand soir. Chacun pour soi. Le nécessiteux moderne a du mal à s’entretenir. Il a un deal solitaire avec le mal, entre quatre yeux. Le problème est : que fait ce type dans un endroit pareil, endormi par terre, si loin de notre humanité. Comment s’est-il transporté ici sans des moyens qu’il n’a pas, vu qu’il est sans vélo, moto ou auto. S’en vient les pieds en souliers, ou pas. D’abord marche vite, seul et vite, longtemps, un pied devant, l’autre traîne, ainsi de suite, sans suite et sans fin, perdu se rend de plus en plus lent dans les rues, les avenues, les quais, les ruelles, les métros, les gares, jusqu’à devenir ivre, sa bête de cirque ou de trait, sa propre bête de somme rendue nulle part qui lui soit propre. N’a plus de dents pour mordre le mors, plus de mâchoire ni d’ongle au sabot. Une fois, a gardé sa chaussette au pied trois mois, usée à la corde, incluse à même la chair du cheval surinfecté, la jambe chaussetée d’ulcère à côte anglaise mi-mollet, même la laine a pourri avec le pus suri.
Il y a de quoi se poser des questions quant à la personne. Elle fait tache parmi les nomades du soir, anonymes, normopathes illuminés, qui vont, sous le bras cartable et journal, rasés, cravatés, boutonnés, repassés. Ceux-là d’un bon pas vont quelque part, à la soupe, au lit, au bistrot, au boulot, au peep-show, au bain, aux nouvelles, au ciné. D’un pas élastique, ils volent jusqu’au terminus des questions du soir. L’autre traîne le pas, le barda, sitôt vu connu : en maraude, il bade, égaré, désemparé de sa personne avachie très encombrée, rincée, esquintée. Il a un air intensément symptomatique de cas social. Repéré : c’est un sans ressource. Statistiquement parlant, une anomalie d’époque. Un cas moderne, hors échelle, hors grade, en apesanteur. L’air de réclamer du travail à manger SVP. Et puis quoi encore. Un hébergement de nuit, le RMI peut-être, l’assistance publique, les soins gratuits, un plan de réinsertion aussi ? C’est sa goualante, son antienne, dans le métro, la rue : pour rester propre et se respecter, manger, se présenter bon à l’emploi, correct SVP, mes excuses, messieurs, mesdames, pour le dérangement, bonne journée, merci. Avec contrition, bredouillant, ânonnant, et parfois même rigolant. On acquiesce. D’accord : on lui veut de ce bien-là, à notre bon coeur. D’un spasme cardiaque, illico, discret, on lui file sa parcimonieuse aumône, on a sa conscience. On la lui file pour avoir la paix, et qu’il la ferme à présent, qu’il se fasse oublier, jusqu’à la station prochaine. Qu’il ressemble à tout un chacun des wagons surpeuplés de transhumance, qu’il s’aligne sur le modèle ambiant incolore inodore que nous sommes, espèce. En douce, on acquitte petitement en cette espèce sa dette, son achat, son rachat. On achète son crachat, sale temps, mauvais genre.
C’est que, parfois, il parvient à ses fins. Il obtient, vil séducteur, suborneur, le point de vue sentimental et compassionnel de tout un chacun pour sa malchance spectaculaire de mal foutu, mal loti. Et, vaguement, pour sa scandaleuse, effroyable ressemblance avec l’hère, le va-nu-pieds piteux que nous fûmes dans un rêve oublié. Voilà qu’il le réveille, l’ordure, qu’il le renifle de son mufle. De son haleine sur notre poil hérissé, il remue le rêve de cette mauvaise nuit où dents, cheveux, et peau en lanières pourries nous quittaient, où de la main aux ongles racornis nous ramassions à quatre pattes notre foie rouge par terre pour le replacer dans notre ventre ouvert, béant, ça suffit !
Non, ça ne suffit pas, il y a encore celle-là ; la pauvresse avinée qui ricane et soliloque dans son coin. Elle manque de dents, ravagée de croûtes et d’ecchymoses, cuisses écartées qu’elle gratte, sans culotte. Elle pue des nippes. Le dépotoir ambulant qu’elle est devenue intime le respect. Il y a du vide autour d’elle, avachie sur la banquette. Elle regarde droit devant l’œil fixe, sans souci d’avenir, ayant atteint dans sa solitude altière, un certain degré de perfection. Elle se parle à elle-même une langue inaudible, la traduction est perdue. A côté, l’autre, qui mendiait poliment sa pièce, qui attend, stoïque, la station suivante pour quitter la rame et poursuivre son job, est presque des nôtres maintenant.

Il y a surtout celui-là, assis par terre, au soleil du soir. Il avait vraiment une tête hyperréaliste, exposée aux intempéries. En quelque sorte, cela lui donnait une actualité à caractère permanent, pas une tête de statistique ou de symptôme ambulant. Il résiste, il insiste. Se tenir debout, devant lui couché, il y a de quoi avoir honte, avoir peur d’être membre d’une espèce, d’un genre. A quel titre irais-je faire sa sœur de charité, son assistante sociale, sa bénévole humanitaire, quand la plus grande partie de notre espèce est dans cet état détérioré. Excluons épidémies, famines, guerres, le hachis à la machette ou aux mines anti-personnel ; tenons-nous en juste à la misère d’ambiance, à la misère atmosphérique des villes industrielles, traitée aux anxiolytiques et somnifères, tenons-nous en à la pensée hagarde des misères ordinaires, à l’ataraxie chronique et au délire, c’est un sujet suffisant de réflexion.
Or, à ce sujet, rien à donner. Ni menue monnaie, ni travail ni pain, le sacré pain des charités, ne parlons pas d’amour. Pas d’obscénités. Rien à dire au pauvre moderne à ses microbes, à sa gale, sa vermine, ses ulcères, sa morve. A la personne elle-même, parasite de ses poux, à son cœur, à son esprit, parasite de mon âme, à ses tripes, a ses boyaux d’animal malade, à l’écaille de sa peau, desquamée, à son nerf optique, brûlé. On l’aborde, protégé de masques aseptisés et de gants de latex, une invention d’avenir pour l’étanchéité humaine. Pour éviter sa crasse, ses miasmes et ses parasites, qui sont très contagieux, vue notre commune appartenance. Le traitement sanitaire de l’espèce est plus ingrat que le travail vétérinaire, il a un aspect rebutant. Mieux vaut l’envisager comme opération de salubrité publique que sous l’angle des fraternisations. C’est meilleur pour la santé mentale que de se mettre, cœur saignant, à laver les pieds au miséreux, à genoux, dans la cuvette de Saint François. D’autres l’ont essayé, avant de rendre leur tablier, de sombrer dans la mélancolie, ou la méchanceté. Et s’il arrive qu’on essuie le visage du pauvre moderne avec précaution, avec piété, avec émotion, c’est juste pour prélever sa sainte véronique et la contempler exposée sur nos cimaises ou nos écrans d’esthètes. Son simulacre artistique de misère recopiée, pas l’original. L’original nous ressemble, il a un côté humain intense, qui offense.
Dire qu’il y en a pour chialer sur la souffrance des bêtes. Sa vie, c’est toujours la même histoire, dit Hugo, c’est-à-dire pas d’histoire qui fasse récit, inscrive du temps d’âge d’or, de chute ou de déchéance. Le roman, la légende aimeraient bien s’emparer de cette histoire innommable, impensable, mais le motif itératif de biographie violente s’abolit dans la brume des causes et des effets, dans l’amnésie. Aucun récit qui tienne du mal à être soi, à être soldé, sous-traité d’origine, dénué de mémoire, assigné à la frontière obscure où l’on se quitte sans s’être rencontré, en plein oubli des commencements, déjà très loin rendu dans rien. C’est toujours la même histoireconfuse d’alcool, chômage, rupture, de l’ennui, du dégoût insidieux, lancinant, exténuant, qui épuisa le désir d’échange, du partage et des usages, saigna à blanc la langue de justice, de raison et de compassion. La rhétorique de misère et ses beaux effets lyriques : à d’autres. Lui, il fuit de toutes parts, panier percé, bonde ouverte, énurésique de toute enfance, incontinent majeur, il soliloque, éructe, borborygme, il chie sur soi. Inintelligible le mal met à mal.
Pourtant, en chacun, il y eut un rêve originel, temps d’enfance et d’humanité, qui croyait en la promesse de quelque chose de meilleur, mieux qu’une utopie futuriste consolante, qu’un altruisme d’humanitaire ; qui voulait que quelque chose devînt vrai, un dessein, un engagement d’actualité, un partage du désir, une chaleur d’intelligence qui fasse l’amour à l’homme,. Un sujet de réflexion.
Le pauvre n’est pas un sujet de réflexion, c’est un sujet hors sujet, inabordable, dénaturé par équarrissage social. Il n’a plus de corps défendant. Il ne crie, n’accuse ni ne revendique, il n’attend ni ne mendie, ne réclame rien, plus rien. Silence crépusculaire. Sa supplique à manger du travail SVP ne lui appartient pas. Propriétaire de rien, surtout pas de ces mots-là, d’aucune parole demanderesse. Le texte est d’un autre. Il lui a été accroché au cou par l’âme apitoyée qui lui voulait du bien malgré lui. Qui signe, de ce paraphe vertueux son vieux contrat social, passé aux pertes et profits. Lui n’a rien, ne veut rien, plus rien du tout. Du tout, ni de son reste, ni des miettes. N’a rien à vendre, ni sa force de travail, ni la plus value de son âme, c’est intolérable. Il campe, très loin, très abîmé dans son sommeil, selon une stratégie obscure et magistrale de résistance passive aux mots d’ordre, à l’assimilation forcée, à l’assistanat. Dans son mépris des pitiés immondes, il s’exclut, souverain cadavre du rêve de travail et de commerce humain, trou noir de notre pensée. Son chômage n’est pas de refus, de mauvaise volonté, mais une économie d’impouvoir ultime, un excès de zèle dans la soumission et le renoncement, qui désintègrent le principe et la valeur du travail, dénoncent sa vulgarité, sa violence. L’impératif du sauvetage forcené et des plans d’intégration sont sans recours devant cet abandon suicidaire, cette surenchère d’indifférence à soi, aux autres, à la ressemblance. L’intouchable fait littéralement le mort, le mort. Ce n’est pas une condition. N’a rien à répondre, à prendre ni donner, rien à rendre, aucun compte, grand absenté des combats, terroriste implacable, il a le mot de la fin. Témoin muet du déficit humain, sans cérémonie ni grimace sacrificielle, il rend sa dernière réplique au spectre du travail, à sa décence et sa morale mensongères. Il en meurt, généralement.
La nuit tombait, elle tombait bien. On ne voit plus rien, au coin de la rue, il a disparu.
Le Monde 2, février 2006


Guerre en Irak

10 avril 2003.

Du grand danger de l’homme blanc, je tremble.
Ce ne sera pas un discours intelligent, n’étant ni irakologue, historienne, géostratège, ni rien, c’est de mon seul point de vue personnel que je reconnais, avec épouvante, le très vieil homme blanc : il avance sans masque, né de la dernière pluie, amnésique, sans culture ni âme forgées à l’épreuve d’une Histoire. Il est riche, chrétien survitaminé, armé jusqu’aux dents de son arrogance, de son ignorance. Depuis ses pères conquistadors, négriers et colonisateurs des siècles glorieux, il a toujours eu un fouet, une Winchester, une canonnière ou un tank d’avance sur les peuplades de miséreux à qui il refile ses rebuts : aujourd’hui encore, on voit les « rebelles » d’Irak tirer à la pétoire du siècle dernier (où sont donc leurs armes chimiques et leurs missiles?), face au soldat suréquipé d’armes de destruction massive. Celui-là a l’exclusivité du fusil à infrarouge et de la bombe à uranium appauvri pour exterminer les bêtes du sous-monde, qui ne lui ressemblent pas en son miroir, c’est évident. L’Arabe, pas plus le Nègre, n’est de son espèce, il peut en crever des cents et des milles, mort ou vif ça ne vaut pas UN seul des siens. C’est rien de dire en quel mépris, en quelle exécration il tient les créatures qui peuplent le monde, hors le sien. Il n’a jamais pris une plaine d’Irak pour terre de civilisation, pas plus celles d’Afghanistan, de Palestine ou du Viet-Nam, nulle part il n’a appris ce qu’est une culture, une langue, un usage, une foi, un sentiment, une forme d’amour ou un art, autres que son environnement de nanti étatsunien. La carte du monde lui est une vue de l’esprit.
L’homme blanc a traversé des plaines et des plateaux de toutes les parties du monde ; avec constance il a massacré la sous espèce de tous les continents colonisés. Il a mis à quatre pattes le roi qu’est tout homme pour qu’il lèche la poussière de ses bottes, fouetté à mort le coolie, mutilé l’esclave, étripé l’indien, tranché oreilles, mains, langue et couilles ; il a violé, vendu la viande humaine essorée, il l’a mise au travail à l’œil sur ses terres, dans ses mines d’or, et ses usines délocalisées. Quand il ne l’enrôle pas dans son armée pour guerroyer ses semblables : en Irak, 40 000 candidats à la naturalisation américaine se battent comme, au bon vieux temps de la guerre de Sécession, l’émigrant à peine débarqué.
Le vieil homme blanc prospère en seigneur de droit divin. Prince des singes parmi les sous-singes, il s’en est mis plein les poches, plein la panse ; à vrai dire il se prend pour la fleur des pois. Le reste de l’engeance lui doit allégeance, Dieu en particulier, qui est son obligé. Conrad n’a pas besoin de décrire l’horreur, l’horreur, l’horreur du cœur des ténèbres : elle est l’implicite de notre histoire, nous savons tous de quoi il s’agit. Quand le vieil homme blanc commence à chasser, où aller chercher une raison, une intelligence, une passion de morale et de justice?
Pourtant, ici, en Europe-la-vieille, on a dans la chair, le cœur et l’esprit, depuis Azincourt, sinon d’avant, ce que sont boyaux arrachés à la pique, crânes écrasés, l’oeil rempli de poix, et cadavres dépecés des Saint Barthélémy, des Austerlitz ou des tranchées, la dévoration avide des rats que donne la famine des guerres, la boucherie et l’extermination industrielles. On a hérité, sinon d’expérience, au moins de l’école et du cinéma, des livres et des récits de famille, de notre culture, ce vieil apprentissage collectif de l’horreur, l’horreur, l’horreur. Notre passé de guerre ne passe pas, il reste un monstre de réalité et d’imaginaire.
On dirait que là-bas, au Far West, non. Que des générations de sur nourris ignares effacent illico toute mémoire, même la plus récente : poubelle, comme dans Microsoft Word de Bill Gates. Le virtuel leur tient lieu de réel, la sentimentalité mièvre de morale et le feeling de raisonnement. Et qu’on ne me prie pas de distinguer poliment la clique de Bush de sa population, l’Américain profond est à 75% pour son patron, imposteur fanatique ouint de grâce divine, qui déclare hors toute loi, hormis la sienne, une guerre sainte pour servir son capitalisme déficitaire et venger, en mâle médiéval, ses tours d’orgueil ébréchées, son phallus abîmé.
Passons sur ses alibis proclamés de liberté ou de démocratie, pas d’obscénités.
Et vu que notre point de vue sur cette guerre est majoritairement informé par les images et les discours de l’attaquant, nous sommes en droit de nous demander : existe-t-il bien une autre source que Murdoch & Cie ? Et où en sont l’éducation à l’image, l’exigence critique ? On se pince tant le présentateur télévisuel quotidien clone les militaires américains, rabâchant (au conditionnel conforme) leurs communiqués et les litotes éculées : ah la « sécurisation, le « lourd tribut », « l’aide humanitaire »! Au moment où les bombes à fragmentation pulvérisent de la viande humaine, on voit Bilalian, exquis, quitter chaque fois son correspondant de guerre, coincé sur un balcon de l’hôtel Palestine, d’un bonne journée convivial. C’est dire s’il est à l’aise sur son trône du JT (A 2, 13h, mardi 07 avril 2003).

Saddam est une ordure, un criminel (il a longtemps eu ses fournisseurs blancs patentés). Mais en ce moment c’est le peuple d’Irak, la terre d’Irak qui subissent objectivement une invasion, l’occupation d’une armée de cow-boys incultes et vengeurs, abêtis de slogans autant que le sont les fous de Dieu de Ben Laden, l’épouvantail providentiel labellisé CIA. Mais quand ceux-là ont des décennies de misères et d’humiliations pour paquetage, dans le leur, les marines de Bush ont la mémoire vide du vieil homme blanc, sa folie hégémonique et sa haine bête. On se demande lesquels désormais atteindront le plus vite les sommets de la terreur et de la bestialité: au moins les masques sont tombés.


Ben Laden, nuage, 2001

A l’image des tours jumelles s’effondrant, sidérante d’hyperréalisme, succède et se superpose avec une autre image, omniprésente, obsédante : celle du visage d’Oussama Ben Laden. Panne d’image de quelques jours, qui signale la recherche éperdue, dans toutes les agences de presse et les banques du renseignement, pour exhumer des archives ce portrait rare, peut-être unique. Toujours le même, agrandi, recadré aux JT de toutes les chaînes de la planète, à la Une des quotidiens, des hebdomadaires. Paradoxe étrange, en ces temps de communication et d’imagerie mondialisées, que cette spectaculaire pénurie. Qui confère sans doute au portrait de Ben Laden sa valeur d’effigie, d’icône.
Son visage occupe, en expansion d’espace, la même place, au même format des écrans et des pages, que le plan grand ensemble de la ruine, comme s’il avait la même échelle de grandeur qu’elle et arrivait vers nous avec ce temps retard propre aux explosions, qui produisent, dans les séismes ou les bombardements, leur monstrueuse nébuleuse, et ne libèrent qu’ensuite le paysage dévasté.
L’image altérée de Ben Laden, dans sa matière vidéographique de pixels dispersés (esthétique moderne de l’impureté), est semblable au nuage de poussière et de cendre d’où elle semble provenir, ou qui l’engendre ; elle est affectée du même coefficient d’irrésolution. Du terrible nuage que nous avons vu déferler en avalanche, du fond de la rue monte vers nous ce visage à la définition approximative, récalcitrante, en contravention absolue avec le besoin de voir (confondu avec celui de connaître) de tout spectateur. Echappant au standard de netteté de la « bonne image », il ne concède, à l’avide inquisition du regard, que ce portrait compromis comme une apparition fantomatique de l’identité de la terreur, enfin dévisagée, qui nous a sidérés. Visage emblématique, désigné, par sa place et son statut, pour la cause, la source et l’origine du Mal ; son âme, la pensée première qui y présida. Cela tient de la révélation, au sens photographique, au sens religieux. Non de l’information.
Parce que si le visage humain se dévisage, comme la croyance occidentale l’autorise, c’est pour y trouver le lieu d’identité absolue, l’expressivité d’un sujet dans sa singularité, dans son être.
Or l’exposition publique du visage profane son intégrité, la donne en pâture aux regards spectateurs, dans sa nudité désarmée, sans apporter une connaissance de plus.
Or rien à la fois de plus humble et de plus universel, dans sa stylisation énigmatique, que cette face abrupte aux traits émaciés, au nez fin, au regard triste de Christ byzantin.
Que l’implacable horreur, son indicible cruauté aient pour prétendue figure ce fantôme de visage, c’est dire son impossible incarnation, nous interdit d’effroi. Ou alors, nous sommes tous ce visage de véronique qui nous réfléchit. Il réfléchit sur nous, il nous ressemble, le même, et l’autre, en toute humanité. Alors il faut la force totalitaire de la légende pour nous le désigner tantôt comme prince ou mendiant, pour illuminé, pour héros ou criminel, pour nous faire croire à son inhumanité. Abîmés dans la fascination pour cette part inhumaine qui appartiendrait à l’Autre, à scruter son visage qui monte du nuage, nous ne rencontrons que la stupeur, ou la douleur, de cette obscurité à nous-mêmes qu’est notre propre aptitude à la barbarie.
26 septembre 2001