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Romans et essais

Anon, photographies anonymes

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Introduction d’Anne-Marie Garat
Octobre 2012,
Editions Photo-Poche-Actes-Sud,
108 photographies en noir et blanc reproduites en duotone

Il –elle ? – est probablement le photographe le plus prolifique de toute l’histoire de la photographie. Son œuvre court sur plus de cent-soixante-dix années, balayant tous les champs, toutes les écoles, toutes les tendances. Sa production, au recensement strictement impossible, est quantitativement vertigineuse, presque infinie : sorte de soldat inconnu de la photographie, Anon. n’a pas de nationalité ni d’âge. Il incarne des centaines de milliers d’anonymes qui se sont livrés ou se livrent à la passion de la photographie, car Anon., et c’est là sa caractéristique première et remarquable, n’a pas d’identité connue… Puisant dans l’extrême diversité du genre, cet ouvrage réunit quelques trésors et découvertes dont l’inventivité ou la beauté plastique fascine. Drôles, insolites, tragiques, étranges, poétiques, ces photographies forment un florilège de l’engouement universel et intime que la photographie inspire depuis son avènement

Premières lignes

Une fois l’invention « donnée au monde » par Arago, l’appareil photo, très vite au regard d’autres innovations techniques de l’ère industrielle, étend son empire à toute une société, équipe l’amateur curieux, avide de s’exercer. D’abord encombrant, rétif, onéreux – pour ce, privilège d’une minorité -, une fois simplifié, maniable, une fois allégé son poids et son coût, le boîtier devient un objet usuel autorisant tout un et n’importe qui à devenir un faiseur d’images autonome. Phénomène sans précédent dans l’histoire des représentations, il permet, par simple pulsion digitale, d’accéder au champ infini de l’exploration optique, sans que soit requis un savoir ou un savoir-faire préalables. En résulte le prodigieux succès populaire de la photographie ; qui va de pair avec sa déconsidération comme pratique de masse. A la noblesse artistique et professionnelle ratifiée par l’institution et par le marché, à sa rareté, à son prix, s’oppose la pléthore de photographies ordinaires réputées satisfaire la consommation immédiate de ses usagers, peu regardants quant au résultat.


Pourtant, la « pratique d’amateur » englobe une réalité composite d’une extraordinaire diversité, allant de l’opérateur familial au semi-professionnel, du praticien par accident au fervent adhérent du photo-club, au reporter d’occasion, au savant curieux d’archiver son étude, au soldat des tranchées, au badaud rêveur, au peintre soucieux de fixer une intuition visuelle… Elle comprend la foule des particuliers sédentaires ou voyageurs, multipliée par la société du loisir, le modeste artisan de quartier ou de plage, l’opérateur ambulant des campagnes, le photographe des écoles ou aux armées négligeant d’apposer sa raison sociale ; le fabricant de cartes postales – support épistolaire de toute une société, genre innombrable et prospère qui a industrialisé le pittoresque bon marché et instruit l’archive du paysage rural et urbain… Travaux de commande ou initiatives isolées, épreuves égarées par d’illustres artistes ou distraites à leurs propriétaires, et que dire du photomaton, photographie sans photographe par excellence… Ces images devenues orphelines de leur auteur ou de leur commanditaire, sont dispersées de par le monde, stockées dans des magasins d’archives, des dépôts d’agences, d’entreprises ou d’administrations, des bibliothèques, réunies en albums ou versées au vrac des tiroirs, livrées aux marchands de vieux papiers quand elles ne tombent pas au rebut des trottoirs… Déferlante inouïe, gigantesque corpus qui, condamné à son anonymat radical, échappe à tout inventaire, résiste à la connaissance comme au classement.