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Romans et essais

Humeur noire




En librairie le 4 février 2021, Actes-Sud

Juin 2020, comme j’achève ce livre, les manifestants du Black lives matter abattent la statue d’Eward Colston à Bristol, et la jettent à l’eau. Or il se trouve que Bristol et Bordeaux ma ville natale sont jumelés, vieille sororité portuaire : là-bas comme ici d’illustres négriers sont honorés pour avoir financé banques, sociétés savantes, hospices, écoles, églises, doté les musées d’œuvres d’art, opulence commerciale tirée du sucre, du tabac, du coton, de l’hévéa et de l’ivoire, mêlée de crachats, de sang et de morts par millions de forçats suppliciés. A Anvers, à Bruxelles, Léopold II le boucher du Congo est pareil détrôné, Cecil Rhodes à Oxford, Robert Mulligan à Londres, et aux Etats Unis, au Canada, en Australie…

Finalement, certaine mémoire résiste en dépit des dénis et des amnésies soigneusement cultivés, choc en boomerang d’un refoulé de la culture occidentale, européenne comme américaine. Car l’esclavage et le crime colonial ne sont plus simple affaire mémorielle sous-traitée en toutes institutions mais une question politique posée au présent, dont la violence s’impose avec une radicalité nouvelle parce que, le 25 mai 2020 à Minneapolis, USA, un flic blanc a tenu huit longues minutes la gorge d’un nègre sous son genou jusqu’à ce que mort s’ensuive. Non un tir au feeling, mais un geste méthodique reconduit de seconde en seconde durant lesquelles il exécute ce que les pères de ses pères et leurs pères négriers lui ont transmis, exposant son obscénité aux yeux du monde entier.

Alors Je ne peux plus respirer, les derniers mots de Georges Floyd, deviennent la formule exaspérant la colère des foules, une vague de fond remonte de notre histoire commune, d’une histoire collective qu’il va falloir regarder en face. Puisque bordelaise je suis, quoi que j’en veuille, il me fallait écrire ce livre, dont je n’avais pas prévu qu’il rencontrerait une telle actualité.

Anne-Marie Garat