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Romans et essais

Le Grand Nord-Ouest



Roman,
Parution 22 août 2018, Actes-Sud

320 pages

 Premières lignes

Quand ma mère a décidé de partir, cap au grand nord-ouest de ses rêves, l’époque des trappeurs et des chercheurs d’or d’antan était passée de longtemps. Désormais les rivières les plus indomptables s’enjambaient de ponts métalliques, les dragues géantes des compagnies minières défonçaient le moindre creek, partout il y avait des conserveries de saumon, des distilleries, des postes à essence, à la bonne saison autos et camions brimbalaient sur les chemins de roulage du Yukon et de l’Alaska, de petits hydravions domestiques se posaient de lac en lac, on avait des canots à moteur hors bord, des téléphones AT&T, la radio débitait des publicités et on mangeait des oranges de Californie à volonté ; ce n’était vraiment plus le pays perdu qu’elle cherchait. Pourtant elle l’a trouvé ! Preuve qu’elle avait raison d’y croire encore, à son grand âge de trente quatre ans.

Moi j’en avais six sur le siège passager de son pick-up Dodge plus écaillé, esquinté, cabossé qu’un char de guerre mais, au volant, elle avait belle allure de pionnière en salopette de jean et chemise à carreaux, flanquée de la 54, canon debout calé contre le levier de vitesse : en route pour l’aventure ! s’écriait-elle en quittant Haines-Alaska comme si, en route, nous n’y étions pas depuis deux mois déjà.

Deux mois plus tôt j’étais, à califourchon sur l’énorme cuisse de mon père au fond de sa Cadillac enfumée par son cigare, en route pour le pique-nique monstre de mon anniversaire, une file de limousines roulant derrière la nôtre sur la plage de Santa Monica où nous avaient précédés les fourgons de traiteurs distingués, le lunch à l’abri des tentes de cirque dressées sur la dune avec perroquets et ouistitis en cage, des palmiers en pots, cactus géants et mats de cocagne, le Stars and Stripes claquant au vent du large contre le ciel crépusculé de nuages. Il y avait déjà un jazz-band de musiciens noirs roulant des yeux, énormes joues soufflant au trombone, à la clarinette, des girls blanches en bikini jambe en l’air avec lâchers de ballons et de colombes, à minuit deux cents couples éméchés swinguaient sur la piste de danse. Exaltés par les loopings pyrotechniques du feu d’artifice et les feux de Bengale, des braillards couraient se jeter nus dans les rouleaux, d’autres y précipitaient leur voiture à qui ferait la plus haute gerbe d’eau ; tu as eu un sacré bel anniversaire de six ans disait ma mère. Moi, roulée dans son vison, je dormais derrière une tente avec Tic et Toc les caniches et le lévrier Aston quand, au petit matin, quelqu’un a repéré une méduse obèse naufragée sur la plage. On a tiré mon père à plat ventre par les pieds comme on treuillait par la calandre les épaves de voitures noyées, le halage laissait un long sillage dans le sable. Les derniers invités, écarquillant leurs yeux de merlan, dit ma mère, se bousculaient pour voir les reporters mitrailler au flash le cadavre du célèbre et envié maquignon de cinéma. Sa photo en méduse échouée fut publiée à la rubrique des orgies de stars dans toute la presse locale, et la nationale.

Nous n’avons rien vu du repêchage mais plus tard, nous habitions alors la cabane de Kloo Lake, elle racontait à Kaska comment, laissant la compagnie de pochards se repaître du spectacle, elle nous avait fourrés les chiens et moi dans la Cadillac et avait foncé dans l’aube de ce lendemain rose, or des dunes, bleu d’océan pâle, jusqu’à notre domicile, qui était le plus huppé, le plus tarabiscoté et monumental palace du quartier de Brentwood, rebâti avec les pierres d’un manoir écossais et d’une mission mexicaine sous nos climats transplantées aux frais de mon père ou de sa banque, dans lequel il entassait ses collections de photos de vamps dédicacées, de juke-box chromés et de voitures de luxe; dans lequel il tenait sous clé ses petits secrets qui n’avaient pas de secret pour Lorna del Rio son épouse. Dans l’heure, elle a raflé les fournitures de première nécessité, confié les chiens aux soins de la sanglotante Miss Plunkett et m’a embarquée encore endormie dans la Cadillac : cap au grand nord-ouest de ses rêves où, à six ans, je suis devenue Nez de renard, puis Qui donne ses dents. A sept on m’appelait Njyah qui veut dire longue et maigre ; je le suis restée.

Appelle-moi Njyah, Bud.