Background Image

Romans et essais

Pense à demain

Roman
Trilogie “ Une traversée du siècle ”
Avril 2010, Editions Actes-Sud, 720 pages


LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

En ce 15 août 1963, jour férié, Paris désert, Christine Lewenthal traîne au jardin du Luxembourg ; Antoine, un jeune projectionniste de ciné-club de banlieue, fonce en 2 CV sur les routes d’Ile-de-France vers la ferme de ses parents, au-dessus de laquelle se dresse la demeure ancestrale du Mesnil, une ruine perdue dans les ronces que visite à l’instant Alex, jeune historien affligé de strabisme et spécialiste des ostraca, qui a sauvé des flammes un document bouleversant. Au même moment, une étudiante allemande débarque à Paris, une autre jeune fille prépare son mariage et un pianiste de Kinvara, petit port d’Irlande, donne un concert à Prague…

Ces jeunes gens, qui s’ignorent encore les uns les autres, sont de leur temps : une fois tournée la page des années noires, on construit des barres d’immeubles aux périphéries, on ouvre des supermarchés, et les paysans prennent le nom d’agriculteurs. Un mur divise l’Europe de l’Est et de l’Ouest, mais Martin Luther King marche en Alabama, Johnny Hallyday électrise ses fans place de la Nation. L’époque n’est pas romanesque, pas héroïque : elle est pragmatique, tout occupée à son présent euphorique, sa prospérité économique. Et le bidonville de Nanterre fait le plein.

Dans les décombres incendiés d’un domaine, dans les ruines d’une guinguette perdue au fond d’un quartier populaire, sur les hauteurs de Zurich, dans les caves où croupissent les archives de l’infamie, apparaissent les fantômes hideux d’un passé qui ne passe pas…

Mais qui “tourne la manivelle” de l’Histoire ? De quel sordide passé aux crapuleuses ramifications mêlant politique et affairisme les uns et les autres sont-ils comptables ? De quels terribles marécages – et parfois quels charniers – s’élèvent les existences ? Qui a pouvoir de désigner le visage du crime, d’absoudre sa face et d’abolir son image ? Comment naissent les histoires, sinon par leur fin, souvent ? Ainsi le présent est-il prescrit par hier, et demain, illisible, chiffré au passé, souvent très antérieur.

Dernier volume d’un grand roman séculaire qui débute en 1913 avec Dans la main du diable, et se poursuit dans les années 1930 avec L’Enfant des ténèbres, Pense à demain couvre une période qui s’étend des années 1960 à septembre 2010 et clôt une trilogie romanesque d’une ampleur et d’une ambition rares dans le paysage littéraire français contemporain.

Articles de Presse

Télécharger l’article de presse parut dans le Magazine Littéraire
Téléchager l’article de presse parut dans Lire
Lire l’article en ligne parut sur lalibre.be
Lire l’article en ligne parut sur culture.france2.fr

 

Premières lignes

Cette époque est déshonorée. Maudit soit le souci d’être né, moi, pour la faire rentrer dans l’ordre ! Commence par les enfants, me disais-je, par eux commence… Que leur sacrifice soit juste, et clément, car ils ne sont fautifs de rien ; sauf de naître. Rois d’aucun royaume, rien à tirer de leur douleur ou misère, surtout ne pas les épouvanter, ne leur faire mal d’aucune manière, ne leur sois juge ni bourreau. Grâce, mes pauvres agneaux ! Que je vous plains, et me plains, d’être ainsi jetés ici bas… 

Jeudi 15 août 1963

Christine Lewenthal suce son stylo Bic. Elle espère, de la carte postale qui représente à son dos la Tour Eiffel, l’inspiration pour la phrase sentie, sincère, brève mais enjouée, drôle sans mauvais esprit, la formule appropriée pour souhaiter bonne fête Marie à Lemoine ; qui n’a personne pour y penser, pas plus qu’à son anniversaire. Christine non plus mais, à cela, il y a des raisons : elle est née en 1942, une année néfaste, elle a remplacé son frère mort dés que né, et maman a eu du mal à entériner la mort de son mari, déporté par les nazis, mai 1944. Un bagage pareil interdit les réjouissances. Il n’empêche, elle a réussi à atteindre sa majorité, à retenir, de ses études secondaires, des rudiments de russe et d’allemand. Son anglais courant, elle l’a appris au biberon chez son oncle Théo et sa tante Mildred, à Kinvara, où il faisait bon vivre pendant que maman pleurait. Ajouté à ce qui lui reste de latin-grec, elle est polyglotte ou peu s’en faut, étudiante en n’importe quoi qui se présente : d’abord une année généraliste, Propédeutique ne mange pas de pain, puis passant de Lettres à Géographie, absentéisme aggravé, aux bancs des Beaux Arts ensuite, qu’elle a désertés. A ce jour, au lieu d’opter pour la science, l’industrie ou le cinéma, des spécialités familiales, elle en est à suivre un stage chez Blake Junior. A ses heures de liberté, elle va aux manifs contre les essais nucléaires à Reggane, dans les cafés d’étudiants discuter avec les bandes de jeunes de l’avenir du monde, et du sien. Que fera-t-elle demain ? Elle n’y pense pas tellement, sauf à déjouer les projets qu’elle s’évertue à imaginer que sa mère pourrait avoir pour elle, une occupation à plein temps. Quelle veine, ce stage tombe à pic. Melville s’entremet, et les portes s’ouvrent. En a-t-il informé maman ? Evidemment oui. Entre eux, c’est à la vie à la mort, un couple inoxydable, résident de la rue Stendhal, où, heureusement, Mme Lemoine assure l’intendance. A part ça, famille de désaxés, bordélique, puzzle détraqué.

En revanche, chez Blake Junior, Christine est en bonne compagnie. Avocats-conseils en assurances depuis 1895, trois étages de bureaux, rue de la Boétie. Chaque porte dispose d’une plaque de métal émaillé, « Contentieux », « Recouvrements », « Fiscalité », « Risques & expertises », « Bureau des créances ». Elle n’a pas encore exploré tous les alvéoles de cette filiale parisienne de la vieille maison mère anglaise, qui en a deux autres, basées à Bruxelles et Rotterdam : Empire Blake buildings. Son patron est un homme onctueux, soixantaine alerte, tiré à quatre épingles ; même en pyjama, je parie. Manière de tester son anglais, il a mené l’entretien en Oxford parfait. Celui de Christine a une nette dissonance irlandaise, pays d’arriérés, mais il est indulgent, paternel. S’il ne pose pas la question pour s’enquérir d’où elle le tient, c’est qu’il a la réponse. Blake Jr descend rarement à accueillir les stagiaires, mais elle n’est pas n’importe qui : elle est recommandée par Melville son ami, du temps où celui-ci s’appelait encore Etienne Louvain, et faisait l’aviateur à Londres sous le Blitz et dans le fog. Sans doute cela vaut-il de passer un quart d’heure dans le bureau d’angle sélect qui a vue sur l’église Saint Augustin. Il y flotte un discret parfum de vetiver englishe et Mr Blake Jr a l’amabilité de se féliciter de la jeune recrue, du sang neuf, vivifiant. Il la confie à deux avocats de la maison, qui ont besoin d’une assistante. Promue à ce titre, elle ne l’a plus revu depuis mars car, pour ce qui est d’assister, elle officie essentiellement à l’étage inférieur auprès de la photocopieuse Xerox, une machine futuriste américaine mais, à force de voir défiler assignations et rapports d’huissiers, elle s’initie aux arcanes ; également grâce à Maîtres Grenier & Lenoir, paire de plaideurs rompus aux finasseries, escroqueries en tous genres. Le leur, genre : Dupont & Dupond, quoique sans moustache et melon, les plus gentils des tontons. Elle s’acclimate et, pour ce qu’elle fait, elle est bien payée, le décor est agréable, même si Saint Augustin est un peu excentré par rapport à la rue Buffon, où elle a ses quartiers ; où elle est chez elle depuis que maman, pour ses vingt-et-un ans, lui a donné l’appartement hérité d’une grand-mère Agota, ou d’une grand-tante, ce n’est pas très clair. Propriétaire, à son âge, elle ne s’en vante auprès de personne, surtout pas de ses copains militants de l’UNEF, qui sont contre les bourgeois, le profit et le capital. D’ailleurs, elle n’est pas chez elle. Elle n’y est nulle part. Elle n’y était déjà pas rue Stendhal, chez sa mère. Une femme de la bourgeoisie, du profit et du grand capital, qui s’installe dans un quartier populaire, décentré, mal desservi, au milieu des cités d’Habitat Bon Marché en briques des années 30, des échoppes et des ateliers (en réalité, idée de Melville), c’est atypique, original, très anti-capitaliste. C’est aussi très mélancolique, coincé entre deux cimetières, celui du Père-Lachaise et celui de Charonne, dont on aperçoit les tombes par le chien-assis du grenier. De sa chambre, moins élevée, elle ne voyait que le pré désolant des Réservoirs d’eau, à travers les branches de l’acacia en hiver.

Sa chambre, si l’on peut dire. Un endroit où elle n’a résidé que par intermittence, entre deux internats, genre chambre pour parents de province de passage, où rien ne vous appartient, si pimpants soient les papiers peints, la courtepointe brodée, les coquets rideaux de Vichy, les livres de la bibliothèque enfantine, collections Rose, Verte, Rouge & Or, et la colonie de poupées aux yeux de têtards. Un stand au Salon de la Maison et Arts ménagers. Maman se donnait un mal de chien pour entretenir l’illusion d’une chambre d’enfant normale, d’une enfance normale. Ou plutôt Marie Lemoine. Cette personne souffreteuse, compassée, a été autrefois secrétaire personnelle du mari de maman, directeur général en chef des usines B&G à Choisy, une époque faste que Christine n’a pas connue. Si loin que remontent ses souvenirs, Lemoine est déjà rue Stendhal ; non. Elle est à Choisy, justement, mais c’est une impression vague, elle la tient sur ses genoux dans son salon qui sent la térébenthine. Dans son jardin, qui sent le lilas. A quoi les tout petits savent-ils qu’un événement les menace ? Les gens se tiennent dans les bras fébriles trop longtemps, ils ne se cachent pas pour pleurer. Ils vous présentent pour maman une extraterrestre tombée de Jupiter, cette personne vous considère à travers ses lunettes noires comme un animal domestique qu’on hésite à adopter. L’homme qui l’accompagne se tient à l’écart. Ensuite, Christine n’est plus à Choisy mais par transport subit implantée à Kinvara, une localité irlandaise pluvieuse, pléonasme. Un bras de mer tient sa mère à distance respectueuse, celle-ci la franchit rarement. C’est heureux, car Christine est très bien, soignée, chouchoutée par tante Mildred, avec son petit cousin, qui est une créature vivante, communicante, attachante, et à la même échelle. Jusqu’à ce que Camille et Melville reviennent la chercher, l’arrachent à cet endroit idyllique, elle a déjà six ans. Transplantée, dépaysée, si malheureuse en est-elle qu’elle n’apprend rien à l’école primaire de la rue Pelleport, elle fait pipi au lit, on la croit demeurée : il faut la mettre en pension, disent les médecins, l’éloigner de sa mère qui a une influence néfaste sur elle, et réciproquement. Pauvre Camille, Pauvre Melville, ils étaient vivants, mais ils avaient du mal avec la communicabilité et l’attachement.


Une traversée du siècle, trilogie romanesque

    

Ces trois volumes, s’ils peuvent être lus séparément, constituent un seul et même roman qui, embrassant le vingtième siècle, débute en 1913, un jour d’automne au jardin du Luxembourg, et s’y achève, un jour semblable en septembre 2010 …