Background Image

Romans et essais

Photos de familles, un roman de l’album

essai
11 mai 2011,
Editions Actes-Sud,
216 pages, 48 illustrations quadri

Convoquant l’origine, la filiation, l’appartenance et l’identité, la photo de famille établit un des liens les plus intenses à l’histoire privée et collective ; l’album de famille, sous ses allures de banal compte rendu de la vie ordinaire, cèle un récit violent d’amour et de mort. À travers l’exploration d’une quarantaine de photos d’anonymes, Anne-Marie Garat dévoile son rapport d’écrivain à ce genre populaire longtemps dévalué, et nous conte l’histoire de nos chambres noires, où s’écrit le roman familial.

Tout un chacun a au moins une fois feuilleté ce livre, consulté ses pages familières : l’album de famille. Vieilles photos, classées et légendées, ou jetées en vrac dans les tiroirs, les boîtes en carton, images de rien vouées à la conservation dévote, ou à l’abandon, l’oubli Si la pratique sociale de la photo d’anonymes a longtemps été ignorée, voire méprisée, et sa production dévaluée comme genre populaire sans qualité, c’est que ce livre d’images anodines, souvent indigentes, relate l’ordinaire de la vie, chronique sa répétitive banalité. Or, sous son dehors normé et ses rituels, l’album cèle un récit violent d’amour et de mort : le roman familial s’écrit en chambre noire. Car la photo de famille obéit à la mémoire de soi et des siens, interroge l’autobiographie. Elle convoque l’origine, la filiation, l’appartenance et l’identité. Hantée par le secret, l’absence et la présence – leur puissance imaginaire –, elle établit un des liens les plus intenses à l’histoire privée et à l’histoire collective, dont le souvenir mué en fiction se construit à travers ces images, investies du pouvoir d’invoquer les fantômes. De cet essai, publié en 1994 dans la collection “Fiction & Cie” de Denis Roche, Actes Sud propose la réédition actualisée : entre-temps, l’appareil et l’image numériques ont bouleversé la nature de la photo et de l’album de famille, dont l’histoire continue de s’écrire.

Premières lignes

S’il est un objet patrimonial intense, une fascinante archive populaire, livre pieux et profane à la fois, grand oublié de l’inventaire des lieux de mémoire, c’est bien l’album de famille. Ce corpus de photos d’amateurs manifeste de la passion généalogique, jalonne plus d’un siècle de notre histoire ; témoin de ses mues, il offre une chronique aussi riche les minutiers des notaires, que les sommiers d’annales historiques, un aussi palpitant et conflictuel récit que celui du roman des origines ou de l’autobiographie… Livre d’images au texte volatil, foncièrement oral, l’album recèle le secret de l’entité de famille, il en assure la transmission générationnelle, fabrique sa légende, ou sa fiction, par l’inventaire infini des corps et des visages, meubles et immeubles, bêtes et gens, parentèles et relations, étendu à l’aire sociale de l’école, du travail et du loisir, aux rues et jardins de la paix, comme aux champs de guerre…


La photo de famille occupe de tout temps mon travail d’écrivain, tel un talisman du visible qui, dans son humble trivialité, héberge les fantômes d’un imaginaire intime, interroge la présence et l’absence dans les leurres de la représentation… Je me suis très tôt approvisionnée là où échouent en rebut ces images d’anonymes, chez les marchands de vieux papiers, dans les brocantes ou les vide-greniers, les prélevant au petit bonheur la chance, dans un esprit de collecte hasardeuse qui me contente. Cela où que je me trouve, dans mon environ immédiat, ou lors de séjours, en Hongrie, au Brésil, au japon, au Liban… Car la photo de famille n’est pas une spécificité française, ni même européenne : son empire immense, s’est propagé et popularisé en même temps que celui de la photographie générale, et l’on mesure mal quel fabuleux gisement documentaire et imaginaire des peuples attend ses découvreurs de par le monde…