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Romans et essais

Programme sensible

 

 

Roman
4 février 2013, Editions Actes-Sud,
254 pages

Quel est ce Document, soudain ouvert plein écran sur un chemin enneigé de forêt nordique ? Que trafique cet individu seul dans son deux-pièces en banlieue populaire loin du métro et du RER, ignoré du GPS et des cartes de Google Earth, est-il un homme augmenté ? Dès que je tente de le géolocaliser par capteur au laser et à 360 degrés, les pixels de mon écran se brouillent. D’ailleurs, il me tourne le dos. Assis devant son ordinateur comme moi devant le mien. On dirait que ça se sent le mazout.

Dehors, il pleut continûment, météo pourrie ; il y a du raffut dans les rues du soir. Dans sa cave, il stocke des réserves de lentilles et de riz basmati, en vue du prochain attentat, de l’accident de type 7, du virus H5N1 mutant, de la fin des temps. Il évite le contact, commercial et sentimental, avec Fatou sa voisine malienne sans papiers, avec la caissière de la supérette comme avec les Roms du terrain vague.

Cathy lui manque, sa fille aussi, et son ami Jack parti en Pologne recycler du déchet industriel, et l’on entend galoper un cheval fou aux mines d’argent de l’espace numérique mais on ne sait en quelle langue étrangère cela se présente. Aucun moteur linguistique ne traduira l’histoire tuante que tante Dee a greffée à sa mémoire car son logiciel déraille, pire qu’un virus informatique ou qu’un prion pathogène : nous sommes les seuls survivants. Les autres sont morts, et bien fait pour eux. Il y a probablement du vrai dans ce qu’elle raconte.

Parfois, l’application quitte, inopinément, et tout disparaît. Parfois, l’écran liquide palpite, il se met à onduler franchement, humide, poreux, suscitant soudain des spectres. Alors dans la blancheur hivernale se dresse la maison où nous vivions, petits enfants des ogres.

M’est avis que cet ordinateur n’est pas une machine froide, plutôt un genre de générateur en surchauffe. Do you see what you mean, Jason ?

 

Premières lignes

Soudain, nous nous sommes tous mis à nous quitter les uns les autres, de proche en proche à nous détacher, à nous séparer. Cathy et moi nous nous croyions l’exception, les seuls à se dénigrer, à se chercher noise et à s’écharper entre quatre yeux mais chez nos amis, chez nos relations, c’était même épidémie de rupture. Plus de ressort à nos élans, de tachycardie synchrone au moindre baiser, rien ne marchait plus des expédients, trêve ni conciliation, pas davantage la mise à jour du matériel électroménager, téléphonique et informatique. On aurait juré le différend sexuel, la dissidence du cœur, le truc passionnel, mais non. C’était le démon de la division. Du soir au matin, Marilyn n’aimait plus Jack mon ami. Idem Elodie : l’associée de Cathy congédiait tout sec son conjoint; le frère de celle-ci divorçait sans préavis. Nos voisins tout juste installés dans la maison d’à-côté et dans leur famille recomposée en faisaient autant ; pacsés, ces deux-là avaient moins de mal à se répudier mutuellement. Un vendredi soir, on a sonné à la porte. C’était Jack en pleurs, un sac de sport à l’épaule. Jamais vu pleurer Jack. Pas même quand, tous deux consignés une nuit de Noël funèbre au dortoir, à force d’en rigoler comme au ciné-club des mélodrames en noir et blanc, a soudain fondu sur nous la tristesse des esseulements. Ainsi nous sommes-nous adoptés, à la vie, à la mort, croix de bois, croix de fer, si on se perd, on va en enfer. Tout en se tabassant à coups de polochons.


Fraternel, j’ai pris Jack sous le bras, je l’ai hissé au premier. Je l’ai logé dans la chambre d’Alix, pensant qu’il y serait mieux pour pleurer. Il s’est empressé de déballer sa brosse à dents, son couteau suisse de luxe, son jeu d’échecs portatif, ses vieux vinyles de Paul Anka et sa collection de cravates, et son appareil photo, que j’ai cassé, qu’emporterai-je en kit de survie, me disais-je, s’il m’arrive la même chose un de ces soirs ? Je l’ai laissé à son inventaire pour redescendre en vitesse au sous-sol où j’avais séquestré Cathy, histoire de continuer tranquille notre controverse personnelle entre la machine à laver et la caisse à outils. J’avais souci que Jack ne nous entende pas. Que ne lui fendent pas davantage le coeur nos voix de rancune, de reproche, les accès colériques de ma femme, pour finir son verdict selon lequel elle m’expulsait de sa vie et de son logis. Dire que la cause en est le Dr Wagner. Vers deux heures du matin, je suis remonté voir si Jack avait besoin de moi. Or il avait aussi emporté son tube de Lexomil. La liste des effets indésirables m’a tétanisé : outre l’ataxie, le prurit, l’amnésie antérograde, l’agressivité et la perte de conscience, il y avait les cauchemars. N’en avons-nous pas notre lot à l’état normal, me disais-je, le veillant comme une nourrice, jusqu’au petit matin à prendre son pouls, retourner sa paupière, à me demander s’il allait survivre à chimie pareille.

Il a dormi d’affilée tout le week-end, pendant que ma femme et moi achevions le chantier de démolition et comprenions, si tard à notre âge, qu’en ce cas s’accuser, s’excuser, s’anathématiser ou faire le mort revient au même. Ainsi que partir, un sac à l’épaule, sonner chez des amis et siphonner des stupéfiants dans la chambre vide de leurs grands enfants. Les nôtres s’en vont déjà vivre leur vie, eux aussi nous quittent, quand nous le sommes encore restés à bien des égards. Ainsi gardons-nous de notre jeune âge nos petits noms d’alors : j’appelle toujours Jacques, Jack. Il m’appelle Jazz au lieu de Jason : nous rêvions d’être Jack et Jazz, musiciens de country en bottes cloutées à Nashville, clochards célestes américains plutôt que simples orphelins parisiens. Il disait, grattant notre guitare commune : pleurons pas, de famille, nous avons quand même le minimum syndical. En effet, pas de quoi pleurer : hors les murs de l’internat, nous avions encore, lui un père, et moi une tante. Nous avons pu, ingénus, sans l’entreprendre ni le formuler, imaginer un rapprochement tactique, voire trafiquer un couple parental de dépannage, mais c’était une happy-end de western, un truc sans espoir : son père, fuyant assignations et huissiers, déménageait à la cloche de bois. Il a fini par se désister, accident de noyade, improvisé ou prémédité, nul ne sait. A Jack, n’est resté personne dans l’environ. Mineur émancipé, il était maître de sa personne et de l’univers. J’enviais le forfait de son paternel. A moi restait tante Dee qui, à sa façon, déménageait aussi ; tout en vendant l’air de rien des vis, des écrous et des boulons au sous-sol du BHV. Je lui aurais voulu un infarctus radical plutôt que passer mes week-ends chez elle, mais elle est ma seule parente, miraculée des carnages, la seule à me cultiver hors sol à mes dépens, à me tenir vissé au passé, cette calamité. Un de ces jours, tu l’extermines, tu lui coupes la racine, dit Jack. L’innocent.